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Interview

France : Comment discours et contexte contribuent à la stigmatisation des élèves musulmans  

Pour le sociologue Fabrice Dhume, membre du collectif CRIsIS et co-auteurs de l'ouvrage «Du racisme d'Etat en France ?» (Editions Les bords de l’eau, 2020), les élèves musulmans et leurs familles sont «pris entre deux feux», tandis qu’une «partie d’entre eux subit très clairement une stigmatisation et les diverses sortes de micro-agression ou de violences».

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Photo d'illustration. / D.L. - Le Parisien
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Dans le contexte actuel en France, au lendemain de l’attentat de Conflans et les déclarations de politiques, les élèves musulmans sont-ils stigmatisés au sein même de l’école ?
 
Il y a une forte stigmatisation qui émerge du discours politique et institutionnel, qui n’est pas seulement conjoncturelle, même si elle est attisée lors des épisodes d’attentats. C’est le cas du discours du ministre de l’Education nationale, lors de la préparation du déconfinement sanitaire au printemps dernier, qui a évoqué les «replis communautaristes» et le «séparatisme». Derrière ces discours, c’est bien d’abord l’islam qui est visé.

Une difficulté est de savoir quel est le lien entre ce discours politique et le niveau des pratiques, par exemple des enseignants. Ce que nous avons vu, lors de précédents épisodes d’attentats, c’est un double mouvement : d’un côté, une partie du corps enseignant, très consciente du risque de stigmatisation, dénonce ce discours et cherche à entendre et à parler avec les élèves de ce qu’ils vivent. De l’autre, une partie des agents complètement crispée sur le discours laïcard, qui se dit républicain, et qui est dans une logique de guerre aux signes religieux.

Cela amène, dans les établissements scolaires et dans les équipes, au durcissement de conflits quant aux manières de considérer la situation et de faire son travail, et au fond sur le sens même du travail scolaire. Ces tensions sont alimentées et renforcées par la stigmatisation institutionnelle et par l’instrumentalisation de la laïcité.

Au milieu de tout cela, les élèves musulmans (et les familles) sont pris entre deux feux, et une partie d’entre eux subit très clairement cette stigmatisation et les diverses sortes de micro-agressions ou de violences qui en découlent. 

Que faut-il faire justement pour éviter cette stigmatisation des élèves de confession musulmane ?

Pour agir, les questions de racisme, de discrimination ou encore d’islamophobie à l’école sont fondamentales. Ouvrir la parole et la possibilité de considérer l’expérience des élèves (mais aussi des enseignants racisés) dans ce domaine est un élément fondamental, à mon sens.

Il faut que l’école arrive à pouvoir se saisir pleinement de ces questions. Il ne faut pas seulement aborder l’expérience du racisme dans la vie hors de l’école, mais aussi la manière dont les élèves racisés vivent l’école, et le racisme à l’école et de l’école. Cela reste trop peu travaillé, sauf par quelques professionnels souvent isolés, et surtout cette réalité fait globalement l’objet d’un déni de la part du ministère de l’Education nationale.

Le sociologue Fabrice Dhume, membre du collectif CRIsIS et co-auteurs du «Du racisme d'Etat en France ?». / DRLe sociologue Fabrice Dhume, membre du collectif CRIsIS et co-auteurs du «Du racisme d'Etat en France ?». / DR

Cet amalgame et cette stigmatisation impactent-ils même les relations entre élèves ?

Il y a souvent un gap entre la manière dont les élèves vivent les choses et les abordent - souvent fondée sur le principe de respect des libertés des uns et des autres, et notamment des croyances - et le discours politique qui instrumentalise la laïcité et stigmatise l’islam.

Sur les questions de voile, par exemple, les élèves sont souvent dans une logique de respect des libertés individuelles, et ne voient pas de problèmes à cela, ce qui va dans le sens de la laïcité. Mais l’insistance politique environnante sur la nouvelle version, intégrationniste, de la laïcité, leur fait croire (non sans raisons) qu’elle est un principe normatif, antireligieux, prescrivant un usage seulement privé des croyances. C’est alors qu’ils peuvent vivre la «laïcité» comme une agression. Nous avons affaire à un discours idéologique projeté sur l’école, à la fois de l’extérieur, et aussi de l’intérieur par une partie des professionnels.

Pour ce que j’en vois, dans mes enquêtes, la stigmatisation est moins le problème des relations entre élèves qu’une question institutionnelle et politique, qui instrumentalise l’école. Cependant, à partir du moment où on construit ces questions comme polémiques, ces thèmes peuvent être utilisés aussi par les élèves dans leurs relations et dans leurs conflits. C’est d’ailleurs une des formes classiques du racisme à l’école : le fait que les élèves empruntent des logiques racistes qui circulent et se manifestent couramment dans la société, et les font recirculer, notamment comme arme dans les situations de conflit. Globalement, les élèves sont tout à fait capables de recul critique par rapport à cela, et c’est le travail de l’école que de soutenir et outiller cette compétence.

Quelle est l’origine, selon vous, de ce discours qui touche même l'école en France ?

Le brouillage complet du discours politique et institutionnel sur la laïcité, qui pour une part sert d’alibi à l’islamophobie, a été instauré avec la loi du 15 mars 2004, qui interdit le voile à l’école pour les publics scolaires, et qui a renversé l’interprétation de la laïcité découlant de la loi de 1905. On est passé d’une logique de laïcité protectrice des libertés à une laïcité normative et nationaliste, à finalité intégrationniste. Dans l’institution scolaire comme dans le discours public plus largement, ces conceptions antagoniques de la laïcité cohabitent aujourd’hui, elles sont par exemple visibles dans la Charte de la laïcité diffusée à l’école.

Dans le rapport que nous avons remis au Premier ministre en 2013 (sur la «Refondation de la politique d’intégration»), nous avions soutenu l’idée qu’il fallait revenir sur cette loi de 2004, car elle est source de discrimination, et légitime dans les faits beaucoup de pratiques racistes ou d’attitudes islamophobes. De plus, elle est source de confusion dans la laïcité, qui devrait être un principe de respect et de droit à manifester ses convictions, de la part des élèves dans les écoles.

Mais cela nécessite que les professionnels apprennent à travailler avec (et non pas contre) les questions d’identité. Le travail de distanciation et de connaissance critique ne s’oppose pas au respect des croyances des uns et des autres. Mais sur ce plan, il y a un gros travail de formation à mener, sur les façons de faire des professionnels.

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