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Politique Publié

Maroc : Acteurs politiques et associatifs rendent hommage à Abderrahmane Youssoufi

Décédé dans la nuit de jeudi à vendredi des suites de problèmes cardiaques, Abderrahmane Youssoufi a laissé un pays en deuil. Parmi ceux qui l’ont côtoyé particulièrement pendant l’alternance, des acteurs politiques, institutionnels et associatifs témoignent auprès de Yabiladi sur leurs souvenirs partagés.

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Abderrahmane Youssoufi / Ph. Rachid Tniouni - TelQuel

Vendredi, l’ancien Premier ministre du gouvernement d’alternance au Maroc, Abderrahmane Youssoufi, a été inhumé au cimetière Chouhada de Casablanca. Autant son décès a ému nombre de citoyens, autant l’urgence sanitaire liée à la pandémie du nouveau coronavirus a conduit à des funérailles limitées aux plus proches. 

Après la prière de Dohr, un nombre réduit de membres de la famille était présent, en plus de quelques membres et de militants de l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Plusieurs compagnons de route, amis, et personnalités l’ayant connu l’étaient par la pensée.

Parmi eux, d’anciens ministres ou secrétaires d’Etat ont fait part à Yabiladi des temps forts de leur collaboration avec Abderrahmane Youssoufi, à la tête du gouvernement de l’alternance entre 1998 et 2002.

L’égalité hommes-femmes et l’éducation au premier plan

Par son premier métier d’avocat, son passé au sein de la résistance et son engagement en faveur des droits humains, Abderrahmane Youssoufi aura mis les questions d’égalité au cœur de son mandat à la tête du gouvernement. Secrétaire d’Etat chargé de la protection sociale, de la famille et de l’enfance sous cet exécutif, Saïd Saâdi s’en souvient avec émotions.

«C’était un partisan acharné de l’égalité des sexes et des droits des femmes. Je peux en témoigner, puisque j’ai travaillé à ses côtés sur le Plan d’intégration de la femme au développement. A ce titre-là, c’était mon principal soutien au sein du gouvernement, à un moment où plusieurs composantes de l’exécutif ne voyaient pas d’un bon œil le projet que nous avions présenté.»

Saïd Saâdi

Pourtant, Saïd Saâdi n’a pas envisagé d’intégrer le gouvernement, à ce moment-là. «C’est lui qui a été mon parrain, puisque qu’il a demandé à avoir mon CV, en voyant que je n’ai pas été inclus», souligne l’ancien secrétaire d’Etat. «Je devais me préparer pour partir aux Etats-Unis en tant que chercheur à l’Université de Princeton, mais finalement je suis resté, car Youssoufi m’a appelé en me proposant le poste !», se souvient-il fièrement.

Mohamed Saïd Saâdi / Ph. Economies-EntreprisesMohamed Saïd Saâdi / Ph. Economies-Entreprises

De ce fait, Abderrahmane Youssoufi «mettait en avant les intérêts supérieurs du pays en tant qu’homme d’Etat, qui ne se perdait pas dans des considérations politiciennes et électoralistes», ajoute notre interlocuteur. «Il pensait aux prochaines générations et c’est pour cela qu’il était un défenseur infatigable des droits de l’Homme et de l’égalité», rappelle l’ancien membre du bureau politique du PPS.

Capitalisant d’ailleurs sur les générations futures, le gouvernement Youssoufi a fait de l’Education nationale une priorité, se rappelle Abdallah Saaf, qui a été alors à la tête de ce ministère. «Durant mon mandat, le Premier ministre répondait toujours à mes requêtes, que ce soit au niveau du budget pour l’éducation, de l’organisation ou encore de la prise de décisions pour le secteur», se rappelle-t-il.

Pour cause, ce rapport de confiance s’est tissé bien avant la constitution du gouvernement. «Je lisais beaucoup les écrits d’Abderrahmane Youssoufi, mais notre première rencontre physique s’est faite à Paris, à la fin des années 1980, à l’occasion de la Fête de l’Humanité», se rappelle l’ancien ministre.

«Révolté d’un incident politique à l’intérieur de l’USFP», Abderrahmane Youssoufi quitte une nouvelle fois le Maroc pour vivre à Cannes. «C’est dans les années 1990 que son second retour aura été préparé, avec l’intervention de militants de la Confédération démocratique du travail (CDT) et de l’USFP, avant qu’il ne prépare lui-même le retour de Fqih Basri», se rappelle encore Saaf.

Abdallah Saaf / Ph. YabiladiAbdallah Saaf / Ph. Yabiladi

«Lors de la constitution du gouvernement d’alternance, Fqih Basri a ainsi parlé de moi à Youssoufi, qui m’a appelé en me proposant le portefeuille de la Culture, puis celui de l’Education», nous confie l’ancien ministre.

«C’était un bucheur et un homme d’Etat qui a le sens de la prise de décisions à caractère politique. Sa priorité aura été de normaliser la situation politique du pays, avec un Etat où les alternances se faisaient naturellement et où la gauche institutionnelle fait partie intégrante de ce paysage.»

Abdallah Saaf

Une revalorisation de l’action associative

En défenseur des causes justes et par ailleurs membre fondateur de l’UNFP, bien des années avant l’alternance, Abderrahmane Youssoufi aura marqué l’histoire pour «son rôle éminent» qu’il a tenu aux côtés de la famille de Mehdi Ben Barka et «auprès des avocats de la partie civile lors des deux procès des ravisseurs de Mehdi Ben Barka devant la Cour d’Assises de la Seine en 1966 et 1967», se rappellent les proches du leader tiermondiste.

Membre fondateur de l’Organisation marocaine des droits de l’Homme (OMDH), Mohamed Nechnach se souvient par ailleurs du rôle d’Abderrahmane Youssoufi dans l’édification de cette ONG en 1988. «Rarement le Maroc a connu des décideurs politiques de cette qualité», affirme le militant.

«Il se caractérise par sa compétence : c’est un grand juriste qui a été bâtonnier de Tanger même sous le Protectorat. Il a activement participé à la création de centrales syndicales, de partis politiques et de noyaux de la résistance nationale, en plus d’avoir été vice-président de l’Internationale socialiste.»

Mohamed Nechnach

Mais ce parcours ne s’est pas fait sans souffrance, puisque l’ancien avocat a connu les affres de l’incarcération en tant qu’opposant politique et a été «exilé loin de son pays pendant plus de vingt ans», rappelle encore Nechnach.

Mohamed Nechnach, membre fondateur de l'OMDH / DR.Mohamed Nechnach, membre fondateur de l'OMDH / DR.

Ce dernier se souvient avoir connu Youssoufi pendant les années d’études en Espagne. Les deux hommes collaborent plus tard au sein du journal Attahrir, dont le futur Premier ministre a été rédacteur en chef. «Il m’avait désigné comme correspondant en Espagne mais n’imposait jamais de consignes à mes écrits», se souvient l’ancien président de l’OMDH.

«Dans le cadre de ses actions contre la colonisation, il luttait aussi pour la coordination de la libération de l’Afrique du Nord, en grand ami de l’Algérie et de la Tunisie, souligne par ailleurs Nechnach. Il a défendu toutes les causes internationales justes, notamment au sein de l’Organisation arabe des droits de l’Homme.»

Aujourd’hui présidente du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), Amina Bouayach confie à Yabiladi avoir été marquée par cet engagement, à travers lequel Youssoufi aura été «fondateur d’une action indépendante en matière des droits de l’Homme, au niveau national, régional et international».

Chargée de communication du Premier ministre entre 1998 et 2002, Bouayach retient en effet que le défunt «a eu un rôle central au sein de l’Union des avocats arabes, notamment auprès des Nations unies où cette ONG a plaidé pour la protection des droits de l’Homme dans notre région».

Amina Bouayach, présidente du CNDH / DR.Amina Bouayach, présidente du CNDH / DR.

L’ancienne secrétaire générale de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) se souvient qu’au niveau national, Abderrahmane Youssoufi «a appelé à ce que les ONG soient indépendantes des partis politiques et des autorités marocaines, pour que leur monitoring de la situation des droits de l’Homme se fasse de manière impartiale». «Cela m’a toujours inspirée en renforçant une conviction fondamentale qui m’a guidée dans ma vie de militante des droits humains et de responsable», souligne Amina Bouayach.

«Tout en étant un politicien, il a toujours su faire la différence entre l’action politique et l’action des droits de l’Homme, ce qui m’a beaucoup influencée. J’ai aussi appris à ses côtés sa capacité d’écoute et d’élaboration d’opinions. C’était un professeur pour moi.»

Amina Bouayach

«Grâce à ses décisions, les actions d’ONG de droits de l’Homme ont d’ailleurs été reconnues d’utilité publique dès 2000», rappelle encore Amina Bouayach. Pour ces raisons, Mohamed Nechnach souhaite que la jeunesse marocaine continue à s’inspirer de lui. «Ayant vécu dans la discrétion malgré sa notoriété, il n’a pas tout dit dans ses mémoires, donc il part avec beaucoup de secrets. Mais j’ai vécu des moments très forts et particuliers à ses côtés et maintenant qu’il nous a quittés, je compte bien les écrire dans mes propres mémoires», promet-il.

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