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Histoire Publié

Cités du royaume #1 : L'histoire de la naissance d'El Jadida, la Mazagan portugaise

Au début du XVIe siècle, les Portugais, déjà présents au Maroc, choisiront Mazagan, aux portes d’Azemmour, pour construire une forteresse. Ville portugaise jusqu’en 1769, elle devint marocaine puis française avant de céder la place à El Jadida.

 
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Au centre de la cité se trouve une citerne souterraine comportant 23 portes et construite par les Portugais. / DR
La ville d'El Jadida. / DR

Une ville renaissant de ces cendres colle parfaitement à El Jadida. Anciennement connue sous le nom de Mazagan, cette ville au sud de Casablanca, donnant sur l’océan Atlantique, n’est pas réellement nouvelle, comme le laisse penser son nom marocain, qu’elle adopte dès le XIXe siècle.

En fait, lorsqu’ils arrivent sur place pour construire leur nouvelle forteresse, les Portugais retrouvent déjà une veille tour, en ruine, appelée El Bridja, soit «le petit fort» qui datait déjà de plusieurs siècles.

Mais l’histoire de Mazagan est intrinsèquement liée à celle de la présence des Portugais au Maroc. Une histoire marquée par plusieurs échecs avant qu’elle n’aboutisse enfin à l’occupation de plusieurs villes côtières du royaume chérifien. Il s’agit notamment d’une première tentative menée durant le XVe siècle par Dom Duarte, alors roi du Portugal, pour occuper Tanger, en vain.  

En 1438, son fils, âgé d’à peine six ans, lui succède. «Imprégné de la tradition de la croisade, sensible au discours de la noblesse portugaise qui rêvait d’exploits chevaleresques et convaincu des perspectives de profit qu’elle offrait, Dom Afonso décide, à 26 ans, de lancer une conquête du Maroc», rapporte Christian Feucher‏ dans «Mazagan (1514-1956) : La singulière histoire d'une ville qui fut, tour à tour, portugaise, cosmopolite, française, avant d'être marocaine» (Editions l'Harmattan, 2011).

Sous ce roi portugais, le Maroc perd alors Ksar Es-Sghir, Asilah, Tanger et Larache entre 1458 et 1473. Même Safi tombera, petit à petit, entre les mains des Portugais qui font signer aux notables un traité d’allégeance.

João II qui succède à Dom Afonso en 1481 sécurise Azemmour et, à l’instar de Safi, obtient un traité d’allégeance de ses notables. Avec l’Afrique subsaharienne, le Portugal contrôle désormais les routes maritimes allant du Maroc jusqu’à la Guinée.

Son successeur, Dom Manuel, est plus concentré sur le Maroc. Il parvient ainsi à construire, en 1506, un château royal en face de l’île de Mogador, une forteresse à Azemmour en 1507 puis à Safi dès 1508.

La citerne portugaise à El Jadida. / DRLa citerne portugaise à El Jadida. / DR

Mazagan, la remplaçante d’Azemmour chérie par les Portugais

Mais une partie de la population d’Azemmour se révolte contre les Portugais, faisant échouer leur plan de conquérir la ville et leur donnant l’idée de construire un nouveau port dans la région. Car, à quelques lieux d’Azemmour, il y avait Mazagan, un «récif à l’abri duquel vont les caravelles», décrit Christian Feucher.

«Les géographes arabes l’appellent Mazighan. Sur les portulans européens, il est signalé sous le nom de Mazagem ou Mazagao (…) L’anse de Mazagan est un des rares sites qui offre aux navires des conditions favorables à un mouillage. Un épi de rochers plats long de cinq kilomètres, qui émerge, à marée basse, à proximité du rivage et n’atteint, au plus loin, qu’une profondeur de cinq à dix mètres par rapport aux plus basses eaux, abrite la baie contre les houles du large», détaille-t-il.

Azemmour étant située à trois kilomètres en amont de l’embouchure de l’Oum Er-Rabia, et n’ayant donc pas un accès facile par la mer, le choix est vite fait. C’est donc à Mazagan que les Portugais construiront une forteresse puis une ville entière.

«De toutes leurs possessions au Maroc, c’est Mazagan dont ils ne voudront jamais se défaire. Après leur retrait des villes si fièrement conquises par João I, Afonso V et Manuel I, c’était Mazagan qui restera, pendant plus d’un siècle, le seul symbole de la présence portugaise en terre marocaine.»

Christian Feucher

En 1514, Dom Manuel I dépêche même deux architectes, Francisco et Diogo d’Arruda, pour mener à bien le projet.

El Jadida. / DREl Jadida. / DR

La ville est toutefois harcelée fréquemment par les tribus voisines, mais pas seulement. A en croire un document portugais sur la place de Mazagan au début du XVIIe, elle sera même visée par des raids sous les ordres des sultans du Maroc. C’est le cas en 1561 avec le siège de Mazagan par le sultan saadien Moulay Abdallah, qui ne parviendra toutefois pas à la conquérir.

Cependant, la situation économique de la ville et le boycott des tribus voisines la transforme en une ville déconnectée de son entourage, victime de pauvreté et de famine. «Disette ou pas, les Portugais cherchent eux-mêmes de quoi se nourrir. Le trésor de l’Etat n’arrive pas à supporter les charges de la cité. Les soldes et les soldats ne sont pas payés aux échéances», raconte Christian Feucher.

Cela n’empêchera pas les Portugais de la chérir. D’ailleurs, en 1541, à la suite de la prise du fort de Santa-Cruz de Cap de Gué (Agadir), le roi portugais Jean III décide même d'évacuer Safi et Azemmour et de se retrancher à Mazagan.

D’El Mahdouma à El Jadida, Mazagan entre l’identité marocaine et française

L’amour des Portugais pour Mazagan aura toutefois ses limites. En 1768, le sultan alaouite Sidi Mohamed Ben Abdellah, fort d'une armée de 75 000 soldats et de 44 000 sapeurs, tente alors sa chance pour conquérir Mazagan. Un accord de paix est alors conclu entre le Maroc et le Portugal après une résistance sans merci. Mais le roi du Portugal appelle, en 1769, ses sujets à quitter la ville. Des sujets qui détruiront partiellement Mazagan, avant de partir vers le Brésil.

D’ailleurs, à en croire l’office du tourisme d’El Jadida, «ces destructions, ainsi que l'explosion programmée de la porte du Gouverneur rendent d'ailleurs la ville de Mazagão impraticable durant des années, et totalement inaccessible par voie terrestre, de sorte qu'elle sera même baptisée "El Mahdouma", "la détruite"». Mazagan est alors inoccupée pendant un demi-siècle, avant que le chérif Mohammed Ben Ettayeb, gouverneur des Doukkalas, sur ordre du sultan Moulay Abderrahmane, décide de la réanimer.  Elle est alors reconstruite et rebaptisée El Jadida, soit la «neuve» ou plutôt «rénovée». Et dès 1821, la ville est, petit à petit, repeuplée.

Mais avec l’arrivée du protectorat, en 1912, les choses changeront à nouveau pour Mazagan. «Des ingénieurs, fonctionnaires formés à l’école de Lyautey imaginent alors une cité nouvelle. On construit autour d’une place centrale des bâtiments administratifs, une poste, un théâtre. On trace de larges avenues. On aménage la plage. Des quartiers résidentiels apparaissent. Des hôtels, un casino, et bientôt des cinémas sont créés», raconte Christian Feucher.

Le temps du protectorat, Mazagan est alors une ville cosmopolite à dominance française. Une nouvelle identité dont Mazagan se séparera avec l’indépendance du Maroc, en 1956, pour redevenir une ville marocaine et porter à nouveau son nom d’El Jadida.

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