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Culture Publié

Esraa Warda, danseuse algérienne et figure contemporaine de la danse chaâbi au Maroc

Esraa Warda est danseuse et professeure de danse chaâbi, qui s’est distinguée en Afrique du Nord en faisant de sa passion un véritable moyen de transmission et d’engagement. A travers cette discipline, elle promeut en effet féminisme et cultures régionales menacées d’oubli.

Temps de lecture: 4'
Esraa Warda, une danseuse professionnelle qui allie transmission et action culturelle / DR.

Warda est une artiste et enseignante qui maîtrise les styles de danse algérienne et marocaine. Elevée dans le quartier de Baybridge, à Brooklyn (Etat américain de New York), elle grandit dans un quartier connu pour sa forte présence des populations nord-africaines et moyen-orientales. C’est dans cet environnement qu’elle s’est toujours sentie très attachée à ses racines. «Quiconque à Brooklyn vous dira qu’habiter à Bayridge, c’est comme vivre en Afrique du Nord».

En grandissant, Warda a souvent voyagé entre Brooklyn et l’Algérie, vu que sa mère insistait pour qu’elle garde un lien avec sa culture d’origine, sa langue et sa famille. Titulaire d’un diplôme en sciences politiques dans la filière Women’s studies du City College of New York, elle s’est vite impliquée dans l’action citoyenne pour la justice sociale et la promotion des arts traditionnels, déjà dans le milieu estudiantin.

A l’obtention de son diplôme universitaire, Warda a décidé de donner une forme d’activisme culturel à son engagement actif. Après avoir travaillé au sein d’un centre arabo-américain, elle a été coordinatrice pour des organisations afro-antillaises à but non lucratif.

Mais au milieu de toute cette dynamique, Warda a laissé de côté sa vocation et son talent pour la danse. «J’ai intériorisé que la danse nord-africaine n’était pas une ''vraie'' danse et que je ne devrais pas danser ainsi devant mon père ou en public. Il y avait de la honte liée à la danse et à mon corps», nous confie-t-elle.

Par conséquent, Warda ne s’est familiarisée à la danse qu’à partir de l’âge de 12 ans, au cours de ses voyages en Algérie, loin de son père qui est plus souvent resté à Brooklyn. Elle nous confie encore qu’à ce jour, elle n’a jamais dansé devant lui.

Trouver une identité à travers la danse

Warda est rapidement devenue «la danseuse» au sein de sa famille. Elle a été invitée à danser lors de mariages, de rassemblements et de célébrations. Elle découvre vite le quartier de Palm Beach à Alger, «un espace public mixte où hommes et femmes dansent à l’unisson».

«Ma mère n’appréciait pas cet endroit. Elle n’a jamais aimé m’y voir danser, mais je l’ai quand même fait, avec tous les problèmes que cela m’a causé, ce qui a été renforcé mon sentiment vis-à-vis de la danse», se rappelle-t-elle.

Au sujet de sa décision de pratiquer la danse professionnelle, Warda se souvient que l’idée lui est venue pendant un rêve. Peu de temps après, elle a été surprise de découvrir qu’une communauté de danse traditionnelle nord-africaine existait à Brooklyn.

«Par un beau jour, j’ai demandé à un centre communautaire si je pouvais donner des cours de danse. J’ai décidé de commencer à le faire gratuitement pendant une ou deux années, pour savoir d’abord si j’avais toutes les capacités. Les gens ont été plutôt réceptifs et j’ai su que j’avais quelque chose à transmettre.»

Esraa Warda

Ainsi, promouvoir les danses populaires d’Afrique du Nord et participer à la transmission de ce savoir-faire est devenu une question essentielle pour Warda, qui voit en cette tradition un ensemble de valeurs non-marchandes et centrées sur les femmes pour qu’elles acceptent leur corps tel qu’il est et qu’il soit accepté ainsi par leur environnement, dans un contexte où ces traditions sont en train de disparaître.

«Pratiquer et transmettre les danses nord-africaines est un combat pour notre droit d’exister et d’avoir une place. C’est pour préserver nos cultures qui méritent valeur et respect», estime la danseuse.

«Cela fait des années que je danse des styles de danse traditionnelle algérienne et marocaine, je ne les ai jamais considérées comme un art ''légitime'' (...) Il n’y a pas de hiérarchie dans les danses populaires. Nous avons négligé leur puissance et par conséquent, notre puissance à nous toutes.»

Esraa Warda

Warda ne va pas nécessairement combiner des danses algériennes, marocaines et d’autres danses nord-africaines, car elle considère déjà qu’elles ne font qu’une. D’ailleurs, elle estime que la différenciation n’a pas lieu d’être, d’autant plus que «les frontières sont des concepts qui nous sont imposés et qui nous limitent». Aussi estime-t-elle que «les Etats-nations sont des moyens de nous garder fidèles à un gouvernement et à une fausse identité».

La danse devient-elle ainsi un outil d’expression politique ? A en croire cette ballerine des arts populaires, c’est le cas, comme elle nous l’explique : «Pourquoi devrais-je limiter mon africanité aux lignes de démarcation que les Français ont tracées ? Ma famille est algérienne, mais je suis une fille de l’Afrique du Nord. L’Afrique est aux Africains et nous devons promouvoir cet esprit de partage entre nous tous au sein du continent.»

Danse marocaine de chaâbi

Depuis 2015, Warda se rend régulièrement au Maroc. Elle est d’abord venue pour travailler à Rabat au sein de l’Association marocaine de planification familiale. Depuis, Warda se rend plus souvent au pays, en réponse «à quelque chose qui [l’]appelle» de loin et à laquelle elle se sent dans le devoir de répondre.

Au Maroc, Warda a collaboré avec l’ensemble féminin Bnat Houwariyat, ce qu’elle décrit comme une «pure alchimie». C’est ainsi que la chef de Bnat Houwariyat, Khadija El Warzazia, était devenue un mentor de Warda.

Warda s’exprime à travers son mouvement, celui de ses ancêtres. Chemin faisant, elle a réussi à promouvoir et à réaffirmer l’importance de la culture nord-africaine, pour lutter contre sa gentrification et les conséquences de son sapement par les puissances coloniales.

En outre, elle lutte pour créer un espace de libre expression, particulièrement parmi les communautés marginalisées et discriminées à travers l’histoire. «Ma danse touche quelques aspects politiques – le premier étant une Afrique du Nord unie, car je ne crois pas en le principe de ''diviser pour mieux régner''», conclut-elle.

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