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Santé Publié

Fikra #15 : La sécurité sanitaire du consommateur, deux poids, deux mesures ?

Les producteurs de fraises au Maroc produisent à la fois pour l’export et pour le marché national mais ne respectent pas les mêmes réglementations sanitaires, bien que l’intensification de l’agriculture ait amené de nouveaux risques.

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Photo d'illustration / Ph. DR.

En début de semaine, Tel Quel révélait le message alarmiste de l’ONSSA au ministère de l’Intérieur : des «résidus de produits chimiques non-homologués» sur une grande partie de la production de menthe font courir un risque «imminent à la santé du consommateur». «Le Maroc exporte de grandes quantités de menthe qui sont conformes à la réglementation. Sur les quatre dernières années, nous n’avons eu aucun problème avec les pays de destination», a toutefois souligné Mohamed Zardoune, directeur régional de l’ONSSA dans la région de Souss Massa.

Cette alarme fait écho au travail de Mylène Faure* sur la culture de la fraise au Maroc. Dans son article, «La sécurité sanitaire du consommateur de fraises marocaines : deux poids, deux mesures ?», elle décrit une situation apparemment paradoxale : pour exporter ses produis alimentaires dans les pays développés, le Maroc doit se plier à leurs réglementation sanitaire qui est plus exigeante que sa propre réglementation de sorte que les produits exportés sont de meilleurs qualité et présentent moins de risques pour la santé que les produits vendus sur le marché local.

«La zone de production de fraise du Gharb/Loukkos a connu un essor spectaculaire et réussi à garantir, sur un temps court, la sécurité sanitaire des produits agricoles exportés était la condition sine qua non pour permettre aux produits agricoles marocains de passer les frontières. Un pari, semble-t-il réussi, puisque, contrairement à la fraise égyptienne ou chinoise, la fraise marocaine n’a pas été au centre de scandales sanitaires.» 

Un pari réussi parce que les pionniers de la culture intensive de la fraise dans la région étaient déjà producteurs de fraises en Espagne. Destinant dès le départ leur production à l’Espagne et à l’Europe, ils sont venus venus profiter des bas coûts de main d’œuvre offerts par le Maroc à la fin des années 1980.

«Produire au Sud avec les normes de qualité imposées par le Nord»

Les premières entreprises transnationales espagnoles et européennes n’investissent cependant pas dans l’achat ou la location de terre, ni dans la culture directe des fraises, mais dans des «stations» de conditionnement pour équeuter, laver, contrôler la qualité des fraises et les conditionner. Elles emploient donc des agents de terrain qui suivent la production au sein des exploitations afin que la production finale soit conforme aux cahiers des charges de leurs clients et aux certifications nécessaires à l’export : EUREPGAP, puis GLOBALGAP, ou encore le référentiel BRP, pour accéder au marché britannique. Les clients des «stations» ainsi que l’ONSSA réalisent régulièrement des audits de leurs unités industrielles et l’Etablissement Autonome de Contrôle et de Coordination des Exportations intervient en bout de chaîne en accordant un agrément d’exportation.

«Les marchés étrangers (européen, anglais, américain etc.) ont leur propre législation et définissent des Limites maximales de résidus (LMR) [de produits chimiques] et des Délais avant récolte (DAR) [délais entre le dernier traitement et la récolte] à respecter.» Le respect de toutes ces normes a un coût pour le producteur marocain : il doit investir obligatoirement dans des toilettes et un magasin de stockage des pesticides, payer l’accompagnement des stations, ainsi que le passage d’un audit de certification. 80 % des producteurs de fraise dans la région du Gharb Loukkos ne possèdent que de petites exploitations et n’ont donc pas nécessairement les moyens de se mettre ainsi aux normes des marchés étrangers. Ils destinent donc leur production, beaucoup moins contrôlée, au marché national.

Aujourd’hui, la moitié de la production marocaine de fraises est ainsi consommée localement. A certaines période de la saison, les prix sur le marché national  sont mêmes plus avantageux, pour les producteurs, que ceux offerts par les marchés internationaux qui n’achètent plus que des fraises surgelées. «Se pose par conséquent la question de la qualité de la fraise qu’on retrouve sur les marchés locaux. Les écarts (de qualité, de calibrage) lors de la récolte mais aussi les rebuts qualité rejetés par les stations lors de la livraison par les producteurs sont proposés aux consommateurs nationaux.»

* Mylène Faure n’est pas chercheuse mais consultante en gestion de programmes. Après avoir travaillé sur des projets en Afrique, en particulier à Madagascar, elle participe depuis 2016 au projet «Measuring Sustainable Sourcing of Agricultural Raw Materials» associant l’Agence de développement allemande GIZ à des entreprises privées et dont l’objectif est de mesurer l’impact social, économique et environnemental de l’approvisionnement de ces entreprises en produits agricoles non-transformés.

Dans ce cadre, Mylène Faure a plus particulièrement enquêté sur l’approvisionnement des multinationales de l’agro-alimentaire en fraise dans la région du Gharb/Loukkos. Son bilan, particulièrement sombre, publié dans le dernier numéro de Confluences Méditerranée, dépasse la problématique sanitaire.

Confluences Méditerranée est une revue trimestrielle créée en 1991, dont l'ambition est d'aborder les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen.Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Ni l'ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences.

La revue

Confluences Méditerranée est une revue trimestrielle créée en 1991, dont l'ambition est d'aborder les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen.Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Ni l'ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences.

L’auteure

Mylène Faure n’est pas chercheuse mais consultante en gestion de programmes. Après avoir travaillé sur des projets en Afrique, en particulier à Madagascar, elle participe depuis 2016 au projet «Measuring Sustainable Sourcing of Agricultural Raw Materials» associant l’Agence de développement allemande GIZ à des entreprises privées et dont l’objectif est de mesurer l’impact social, économique et environnemental de l’approvisionnement de ces entreprises en produits agricoles non-transformés.

Dans ce cadre, Mylène Faure a plus particulièrement enquêté sur l’approvisionnement des multinationales de l’agro-alimentaire en fraise dans la région du Gharb/Loukkos. Son bilan, particulièrement sombre, publié dans le dernier numéro de Confluences Méditerranée, dépasse la problématique sanitaire.

 

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