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Histoire   Publié Le 14/07/2017 à 08h00

Histoire : Le 14 juillet 1955 et la bombe du café Mers Sultan à Casablanca

Le 14 juillet 1955, une bombe artisanale fabriquée par trois Casablancais explose devant le café Mers Sultan, situé dans le quartier éponyme, faisant six morts et une trentaine de blessés européens. Les Marocains venaient d’entamer une phase de résistance armée au lendemain de l’exil du sultan Mohammed Ben Youssef. Histoire.

Avenue Hassan II à Casablanca en 1955. / Ph. DR

La lutte menée par les Marocains pour arracher aux colons l'indépendance du royaume n’a pas été un long fleuve tranquille. A tel point que l’exil du sultan Mohammed Ben Youssef et de la famille royale, le 20 août 1953, a constitué le point de non-retour dans la lutte armée. Le 11 septembre 1953, le martyr Allal Ben Abdellah tentera d’assassiner Ben Arafa, marquant ainsi la détermination de tout un peuple aspirant à la liberté. Le 24 décembre, une bombe explose au marché central de Casablanca faisant 18 morts et 40 blessés parmi les Européens. Dès l’année 1954, la résistance multiplie ses opérations, visant d’abord Thami El-Glaoui dans la mosquée Koutoubia à Marrakech le 20 février, puis le résident général Augustin Guillaume, le 24 mai.

L’instabilité criante du royaume chérifien et la mobilisation des Marocains, corps et âme, pousse le gouvernement français à remplacer, dès juin 1954, le général Guillaume par Francis Lacoste. Cependant, ce dernier ne parviendra pas à apaiser la situation dans un Maroc en ébullition. Il est donc remplacé, un an plus tard, en juin 1955, par Gilbert Grandval. Dès son arrivée au Maroc, le nouveau résident général lance une réforme administrative pour rétablir l'ordre et renforcer le rôle de la capitale. Son entrée en fonction coïncide avec le 14 juillet, commémorant la prise de la Bastille et, ainsi, la fête nationale française. Une cérémonie militaire grandiose devait se dérouler sans la présence de Ben Arafa, à qui on associe désormais le titre «Sultan des Français». 

Avant son arrivée au Maroc, un attentat mené par six résistants se préparait déjà à petit feu. A en croire le septième volume des «Mémoires du patrimoine marocain» (Editions Nord Organisation, 1986), la résistance accueille  Gilbert Grandval par un attentat qui fait 6 morts et une trentaine de blessés européens. 

Six morts et trois jours de clashs

Le 14 juillet 1955, une bombe artisanale fabriquée par trois Casablancais explose devant le café Mers Sultan, situé dans le quartier éponyme. «La préparation de la bombe a nécessité trois mois de travail avant de recevoir la poudre d’un ami à Ouarzazate et d’autres composantes. Moulay Driss, Si Bouchta et moi-même l’avions fabriquée puis perfectionnée chez Jilali Fikri du groupe Riyad. Un autre groupe l’a alors transportée», confiait El Haj Hassan Amzough dans une interview datant d’avril 1984. 

«La bombe a été cachée dans une radio à bord d’un triporteur transportant du pain avant d’être déposée devant le café. Son déclenchement ne nécessitait aucune étincelle puisqu’on a eu recours à des molécules comme le bismuth et le permanganate. La radio/bombe a alors été déposée sans que personne ne s’en rende compte avant que la fumée n’interpelle l’un des Européens. Mais ce dernier n’avait pas eu le temps d’avertir les autres avant que ça explose.»

Émeutes entre Marocains et forces de l'ordre le 16 juillet à quartier Mers Sultan. / Ph. Rue des Archives/ Granger, NYCÉmeutes entre Marocains et forces de l'ordre le 16 juillet à quartier Mers Sultan. / Ph. Rue des Archives/ Granger, NYC

Dans son ouvrage «Le Maroc face aux impérialismes : 1415-1956» (Éditions J. A., 1978), l’historien Charles-André Julien raconte que l’attentat a entraîné de sanglantes représailles dans l'ensemble du pays. «Un groupe formé par des Français du quartier Maarif s’est spontanément formé avant de sillonner les rues brandissant des slogans anti-Maroc, détruisant les façades des boutiques et jetant des cailloux sur des Marocains. Ils ont même tenté de forcer l’entrée au siège de Maroc Presse», rapporte-t-il. Les Français résidents, incités notamment par le docteur Georges Causse, président de l’ONG «Présence française» et présumé instigateur d’une partie des violences, se tournent notamment contre Grandval. Le résident général est même hué par ses compatriotes lors des obsèques des victimes de l'attentat.

L’escalade entre Marocains et Européens est à son apogée et durera trois jours avant que le général Grandval fasse appel à l'armée. Cité par un document vidéo et la retranscription d’une interview réalisée le 22 juillet de la même année sur le site de l’Institut national de l'audiovisuel (INA), le résident général estime que «la police n'apporta[i]t pas à sa tâche toute la flamme désirable». «Elle aurait protégé les émeutiers dans leurs exactions contre la population marocaine», poursuit-il pour justifier l’intervention de l’armée. Casablanca est alors transformée en région militaire. «A la fin de la première journée de trouble, cette journée qui fit suite à l’attentat de la place Mers Sultan survenu le 14 juillet en fin de journée, j’ai décidé de transformer la région de Casablanca en région militaire ; afin de pouvoir confier à un général le soin d’y rétablir l’ordre et la sécurité. Ceci apparaissant indispensable, puisque les seules forces sur lesquelles je pouvais fermement compter étaient les forces militaires», lance-t-il lors de l’interview. 

Succession de résidents généraux avant le retour de Mohammed V

Gilbert Grandval déclare aussi «qu’il était bien évident que l’auteur de l’attentat du 14 juillet avait eu comme but essentiel de troubler l’atmosphère ; de m’empêcher de poursuivre cette politique de détente que j’ai pour tâche essentielle de mener à bien». Il affirme ensuite que le Docteur Causse «a une responsabilité personnelle certaine dans les événements des 15, 16 et 17 juillet à Casablanca».

Mais trop tard. La grogne sociale et la contestation se sont déclenchées juste après dans plusieurs villes du royaume chérifien, à commencer par Marrakech et Moulay Idriss Zerhoun ayant connu des manifestations, des incidents et des accrochages.

En août 1955, Gilbert Grandval, reconnaissant son échec dans la gestion de cette crise aux racines bien plus profondes, est remercié. Le même mois, la commémoration de l’anniversaire de la déposition du Sultan, le 20 août, est marquée par divers incidents ayant eu lieu à Oued Zem, Khouribga, El Jadida et Khemisset. Gilbert Grandval est remplacé le 31 août 1955 par le général Pierre Boyer de Latour, un fin connaisseur du Maroc qui quittera ses fonctions trois mois après, laissant sa place à André Dubois. 

Parallèlement, le mois d’août 1955 est aussi marqué par la rencontre franco-marocaine à Aix-les Bains pour la déposition de Ben Arafa et la formation d’un conseil de tutelle. Le 1er octobre 1955 marquera la date du départ de Ben Arafa pour Tanger. Le 16 novembre 1955, le sultan Mohammed Ben Youssef - futur roi Mohammed V - et sa famille débarquent à l’aéroport de Rabat. Le Maroc vient de gagner sa dernière bataille pour l’indépendance. Cela sera confirmé deux jours plus tard, avec le discours du Trône.

Article modifié le 14.07.2017 à 09h44

1 commentaire
Disnay
Date : le 16 juillet 2017 à 15h18
La France n'a pas seulement colonisé le Maroc, elle a aussi , et surtout, fracassé l'unité de ce pays, qui était pourtant son " protectorat " . En accord avec l'Espagne - qui a toujours un compte historique à régler avec le Maroc - la France a découpé le cet empire en morceaux, pour l'affaiblir à tout jamais. Aujourd'hui, le Maroc lutte contre les appétits hégémoniques de l'Algérie, création abusive de la puissance coloniale, qui en avait fait un département français. Plus que la " mémoire " que lui réclame Bouteflika , la France porte une immense responsabilité morale vis-à-vis du Maroc, qui, pourtant, reste un pays ami de la France.
yab7mars2017
Date : le 15 juillet 2017 à 20h38
Et pourtant, Les récits emportés par l'idéologie française dans les manuels scolaires de l'histoire à tous les niveaux n'ont jamais reconnu les formes de résistance du peuple Marocain contre la soumission forcée et les répressions sanglantes depuis l'occupation directe en 1911 jusqu'au 1956. Pire, cette occupation conduite par la France impérialiste est présenté aux Français dont la majorité baigne de la plaisir de l'ignorance volontaire érigée en connaissance comme une "protection ou protectorat". Dans les faits, il s'agissait de la désappropriation du peule Marocain de sa souveraineté et de sa richesse. Ces récits continuent jusqu'à la sphère médiatique sans scrupule dans un système de présentation qui relève de la perfection de l'ignoble. Pire encore, La France avait mobilisé ses idéologues dans l'occupation sous l'idéologie de "civilisation". Si une civilisation doit s'imposer elle a tant d'espace dans cette société (la France), totalement engagée dans des processus de déshumanisation les les cruels, érigés en modernité et en CULTURE. C'est pourquoi il est temps de démonter les mécanismes de la production des mensonges qui pullulent dans ses boîtes noires : Les institutions y compris les universités. France
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