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Histoire : L’éducation, élément central de l’évolution de la place des femmes au Maroc

Depuis le début du XXe siècle sous la période coloniale, les femmes au Maroc ont pu s’émanciper essentiellement grâce au savoir. Leur éducation a été la pierre angulaire des projets nationalistes qui ont insisté sur l’instruction pour tous.

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Photo d'illustration / DR.
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L’invisibilisation des femmes marocaines sous le Protectorat (1912 – 1956) a été contrebalancée par les appels à inclure les concitoyennes au projet d’instruction, porté par les nationalistes du pays. Dans «La place des femmes dans des textes nationalistes de la période coloniale», la professeure et chercheuse en sociologie, docteure en sciences politiques, Fadma Aït Mous, a analysé en septembre dernier ce discours et les écrits publiés au cours de cette période. Parmi les écrits phares durant le Protectorat, on retient ceux du jeune nationaliste Saïd Hajji (1912 – 1942) qui, au cours des années 1930, mettra l’éducation des femmes au cœur du projet de ses compagnons de route.

Pour Saïd Hajji, la femme a longtemps été «considérée comme un objet qui faisait partie du mobilier domestique». Contribuer à changer cette situation est le «plus grand des services rendus à notre patrie ainsi quʼà notre religion». Etudiant alors à Damas, il a soumis un rapport cité par Fadma Aït Mous et incluant la condition des femmes du Maroc, durant le troisième congrès de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord, tenu le 26 décembre 1933 à Paris.

Dans ce texte, Hajji s’adresse à ses camarades en rappelant notamment que «la femme marocaine a joué un rôle de premier plan dans l’Histoire de son pays». «Il suffit de jeter un regard sur cette université de renom international, la Qaraouiyine, pour se rappeler qu’elle a été fondée par une femme. Je me limiterai ici à citer un autre exemple, celui de la Kahina dont le nom évoque le courage et la force de caractère», a-t-il écrit.

Saïd HajjiSaïd Hajji

La scolarisation des filles, un outil de libération face au Protectorat

Publié ensuite par son neveu Abderraouf Hajji, le journaliste développe l’idée de la scolarisation des filles, dans le cadre d’une mission où les jeunes sont appelés à «contribuer efficacement au processus de redressement national». Saïd Hajji appelle ici à «agir en tant que soldats pour combattre le fléau de l’analphabétisme et surtout auprès de cette autre moitié du corps social, confinée dans ses quatre murs, plus près de la mort que de la vie». Pour lui, la situation de ses concitoyennes est «peu enviable (…) alors que nous [leur] devons de nous avoir élevés et d’avoir été pour nous la pièce maîtresse de notre éducation de base».

Ce plaidoyer peut être lu comme un appel à plus d’efforts pour aider la femme à «mieux accomplir ce rôle d’éducatrice», de manière à «lui donner la formation nécessaire pour qu’elle remplisse sa mission dans de bien meilleures conditions», indique Fadma Aït Mous. Dans le même sens, Saïd Hajji a appelé à la mobilisation pour «réclamer la création d’établissements scolaires pour les filles, et entourer cette création d’une vaste propagande pour montrer l’importance que la nation accorde à lʼéducation de l’élément féminin et administrer la preuve que le peuple marocain veut combler son retard et accueille cet évènement avec beaucoup de ferveur et d’enthousiasme».

«L’idée de l’éducation de la femme doit mûrir dans les esprits afin de nous permettre de rattraper une grande partie du temps que nous avons perdu en dormant du sommeil de l’injuste (…) Pour que cette idée se réalise de manière sérieuse sur le plan pratique, il appartiendra à chacun d’entre nous de faire de son domicile une école pour les membres de sa famille et de consacrer une heure ou deux par jour à leur instruction et leur éducation, sans attendre que l’idée mûrisse et que la décision soit enfin prise pour ouvrir les établissements scolaires pour filles.»

Saïd Hajji

Pour renforcer son argumentaire, Saïd Hajji s’est attaqué à la question d’un point de vue religieux. «Quel est ce texte parmi les textes sacrés de notre religion qui interdit à la femme de s’éduquer et de se cultiver ? Quel est ce verset du Coran qui prescrit à l’homme, serait-ce de manière implicite, de s’opposer à l’éducation de la femme et à son instruction ? (…) L’Islam a rendu justice à la femme, lui a permis de jouir de ses droits et lui a ouvert la porte de l’instruction», a-t-il insisté.

A travers les années, l’éducation des filles est passée du rejet au sein de beaucoup de familles marocaines, «à la réticence, puis à la décision d’éduquer les filles et d’en faire une revendication fondamentale». L’idée «était très complexe pour les pères car elle impliquait beaucoup de risques», a rappelé Fadma Aït Mous, citant le fait de «sortir de la sphère privée et la peur d’être libérée via le contact avec des Européennes».

Un enseignement différencié de celui des garçons

Depuis, les mentalités ont peu à peu changé, grâce à plusieurs facteurs. «La demande dʼéduquer les filles a été portée par deux catégories de Marocains : certains lettrés aînés baignés dans les idées du salafisme de la Nahda et des jeunes ayant fréquenté les écoles du protectorat», a souligné la chercheuse.

Texte collectif de revendications nationalistes, le «Plan de réformes marocaines» proposé par le Comité d’action marocaine a insisté également sur cet aspect. Adressé en 1934 au président français et au Sultan Moulay Youssef, il est soutenu par dix signataires, qui recommandent des réformes politiques, juridiques, sociales, dont l’accès à l’éducation et «un enseignement élémentaire obligatoire, moderne et généralisé pour garçons et filles (de 6 à 12 ans) de tous les milieux sociaux». Mais la formation dans les écoles pour filles est différenciée de celle des garçons. «A part l’apprentissage du Coran, de l’Islam et de la langue arabe, exigé pour tous et toutes, les garçons étaient privilégiés par des cours sur l’histoire et la géographie alors que pour les filles ce sont des notions d’arithmétique, d’hygiène, de puériculture, d’art ménager et de couture qui sont revendiquées», a noté la chercheuse, soulignant une doctrine paternaliste.

Mohamed Ben Hassan Hajoui, alem et ministre de l’Education est aussi l’un des «clercs pionniers de l’éducation des femmes, qui ‒ à travers une série de conférences ‒ défend l’éducation des filles», a indiqué Fadma Aït Mous. Dans son écrit «La scolarisation des filles» publié en 1935 dans Majalat al-Maghrib, il soutient l’importance d’éduquer les concitoyennes et de «les doter d’un enseignement digne de notre religion, utile pour l’avenir de nos enfants et qui leur permettra de devenir des membres utiles de notre société». Il ouvre la possibilité de leur apprendre toute autre discipline utile.

«Nous n’avons pas d’autre choix que de les aider à éduquer les hommes de l’avenir, autour desquels tourne la vie de notre pays. Leur enseigner les règles de l’éducation, de l’ordre domestique, les règles de la santé, de la religion, l’apprentissage du Coran (totalement ou partiellement), le calcul, la géographie, l’arabe, la vraie littérature et non fictive, et tout ce qui peut les aider à réaliser leurs fonctions, et leur éclairer la voie.»

Mohamed Ben Hassan Hajoui

Les femmes s’approprient le discours sur l’éducation des filles

A partir des années 1940, le nombre de filles scolarisée commencera à augmenter, fruit surtout de «la pression du mouvement nationaliste, y compris de rares femmes comme Malika El Fassi et Zhour Lazrak par exemple, et surtout du Palais». La légitimité du droit à l’éducation est renforcé par «l’adoption du Sultan pour la cause et la position de la princesse Lalla Aïcha, considérée comme figure de proue de l’émancipation féminine et un modèle de liberté pour les familles marocaines, particulièrement après la visite de Tanger en 1947», a rappelé Fadma Aït Mous.

Malika El Fassi deviendra une figure importante de l’enseignement des filles. Première femme journaliste au Maroc, elle a rejoint le mouvement nationaliste dans les années 1940. Dans Majalatal-Maghrib, elle publiera des écrits en défense de l’enseignement et de l’éducation de ses concitoyennes, sous le pseudonyme Fatat al-Hadira (la fille de la cité). Ses articles s’attaquent également au mariage précoce, le qualifiant de «dégât social», de coutume archaïque et de barrière à l’éducation poussée. Au début des années 1950, elle défendra ouvertement que «les nations modernes et civilisées ont réglé le problème en imposant des lois sur l’âge de mariage» situé en moyenne entre 20 et 24 ans.

Au cours de la même période, la revue Al-Aniss publiée à Tétouan a donné la parole à des femmes instruites. Lauréate de l’école caritative islamique des filles, Rouqia El Gherrich en fait partie. L’un de ses articles, cité par Fadma Aït Mous, met en avant le rôle important des mères dans l’éducation de leurs enfants. Elle s’adresse aussi aux pères qui privent leur fille d’école. «Jusqu’à quand allez-vous continuer, messieurs les pères, à priver votre fille de l’éducation et à la considérer futile pour elle ? Et quand elle grandit et éduque mal ses enfants, vous venez pour la blâmer… Vous savez bien que vous lui avez fait rater son éducation. Est-il possible d’espérer du bien de cette fille ?», s’est-elle interrogée.

«Eduquez votre fille et dotez-la d’une bonne éducation, pour qu’elle puisse jouer pleinement son rôle quand elle deviendra mère, pour qu’elle apporte à sa nation une génération bien élevée, heureuse… Une mère éduquée qui a fait ses études rend une nation heureuse.»

Rouqia El Gherrich

A travers son analyse, Fadma Aït Mous a montré «le long cheminement de la pensée sur la femme comme catégorie essentialisée et pensée par les hommes, coloniaux, nationalistes, réformistes, avant qu’elle ne se pense par elle-même». C’est plus tard que les femmes ont commencé à prendre la parole en public pour revendiquer «les mêmes droits à l’éducation que les hommes leurs ont déjà consentis». Pour la chercheuse, l’apparition des sections féminines des partis politiques, l’association Akhawāt aṣ-ṣafa en l’occurrence, permettra une nouvelle ouverture pour que les femmes puissent agir dans la vie publique.

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