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Histoire : Le portrait macabre de Marrakech par George Orwell

Eric Arthur Blair, connu sous la plume de George Orwell, a dressé un portrait macabre sur la ville de Marrakech. En réalité, il s’agit plus du colonialisme que du Maroc.

Temps de lecture: 3'
L'écrivain, essayiste et journaliste George Orwell. / DR

La vie de George Orwell et ses multiples rebondissements se reflètent sur ses nombreux romans et essais. Après l’Inde, où il est né un 25 juin 1903, Myanmar (ex-Birmanie) où il travaille comme sergent dans la police impériale, Londres, où il fait ses débuts dans le journalisme et encore Paris où il commence réellement à écrire, George Orwell fait un bref passage par le Maroc, où il écrira cet essai intitulé «Marrakech».

Pour son voyage, Orwell sera accompagné de sa première épouse, Eileen O'Shaughnessy. Ils débarquent au Maroc pour un séjour de six mois, comme en atteste la déposition faite auprès de Robert Parr, consul britannique à Marrakech. Le couple loue une villa à cinq kilomètres de Marrakech, en direction de Casablanca. De ce voyage, l’écrivain publiera un seul essai daté du printemps 1939.

«Tandis que le cadavre passait, les mouches quittèrent la table du restaurant dans un nuage et se précipitèrent à sa suite, mais elles revinrent quelques minutes plus tard». C’est ainsi que commence «Marrakech», avec un enterrement qui donne immédiatement le ton lugubre, une ambiance faite de misère.

«Lorsque vous vous promenez dans une ville comme celle-ci - deux cent mille habitants, dont au moins vingt mille ne possèdent littéralement rien sauf les chiffons dans lesquels ils se dressent - quand vous voyez comment les gens vivent et plus encore avec quelle facilité ils meurent, il est toujours difficile de croire que vous vous promenez parmi des êtres humains.»

George Orwell - Marrakech

«Ils émergent de la terre, transpirent et meurent de faim»

Pour Orwell, fervent anticolonialiste dont les idées sont considérées par certains comme étant contradictoires ou paradoxales, «tous les empires coloniaux sont en réalité fondés sur ce fait». L’exploitation, la misère et la donmination dictent les rapports entre colons et colonisés. Il décrit les Marocains ayant «des visages bruns - en plus, il y en a tellement ! Sont-ils vraiment de la même chair que vous ? Ont-ils même des noms ? Ou sont-ils simplement une sorte de substance brune indifférenciée, à peu près aussi individuelle que les abeilles ou les insectes coralliens ?»

La vie des Marocains de cette époque est-elle aussi insignifiante ? Pour Orwell, ils «émergent de la terre, transpirent et meurent de faim pendant quelques années, puis ils s'enfoncent dans les monticules sans nom du cimetière et personne ne s'aperçoit qu'ils sont partis. Et même les tombes elles-mêmes disparaissent rapidement dans le sol». Des mots crus choisis à dessein par l’écrivain, pour résonner dans les esprits des coloniaux. Il s’interroge de manière réthorique sur ce que signifie «le Maroc pour un Français ? Une orangeraie ou un travail dans l'administration publique. Ou pour un Anglais ? Chameaux, châteaux, palmiers, légionnaires étrangers, plateaux en laiton et bandits».

«Momifiées, minuscules et invisibles»

Pour Orwell, ceux qui s’installèrent au Maroc de force «pourraient probablement vivre ici pendant des années sans s'apercevoir que pour neuf dixièmes de la population, la réalité de la vie est une lutte sans fin et éreintante pour tirer un peu de nourriture d'un sol érodé».

L’auteur de «1984» estime encore que «la majeure partie du Maroc est tellement désolée qu'aucun animal sauvage plus grand qu'un lièvre ne peut y vivre». Ceux qui labourent ces terres d’un «sol exactement comme une brique en morceaux», sont invisibles pour Orwell. Ils donnent cette image de femmes portant chacune un chargement de bois de chauffage. Aux yeux d’Orwell, ces femmes «sont momifiés avec l'âge et le soleil, et sont toutes minuscules».

George Orwell à Marrakech./Ph.DRGeorge Orwell à Marrakech./Ph.DR

Se rebêler pour chasser l’humain

Certains verront dans ce passage une allusion à l’oppression du colonialisme et à la charge soulevé par les dos «courbés en deux comme une capitale inversée». Si dans cet essai, Orwell ne peut s’empêcher de dédier quelques paragraphes aux ânes «créature la plus constante de la planète», cela fait probablement écho à son premier grand succès «La ferme des animaux», où les animaux se rebêlant parviennent à chasser l’homme. Le Maroc des années 1930, était lui aussi occupé par «l’homme».

Mais certains auteurs critiques à l’égard d’Orwell estiment que son récit déshumanise la population marocaine de l’époque. Raymond Williams pointe «l’effet pradoxal du travail d’Orwell», dans le dernier chapitre de Culture and Society paru en 1958.

«C'était un socialiste qui avait popularisé une critique sévère de l'idéologie socialiste et de ses adhérents. Il était un partisan convaincu de l'égalité et un critique de classe qui a fondé ses travaux ultérieurs sur une profonde supposition d'inégalité inhérente, une différence de classe inévitable.»

Raymond Williams

Malgré ce regard critique du travail d’Orwell, Williams garde l’image d’ «un homme humain qui communiquait une extrême terreur inhumaine ; un homme attaché à la décence qui a concrétisé une misère distincte».

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