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Histoire : Le Noël sanglant du marché central de Casablanca

Le 24 décembre 1953, alors que la société marocaine est en ébullition suite à l’exil du sultan Mohammed Ben Youssef et la famille royale, la résistance nationale apporte un nouveau coup fatal à la France coloniale. A la veille de Noël, une bombe explosera au marché central de Casablanca, au cœur du quartier européen faisant 18 morts. Les résistants marocains venaient de transmettre un nouveau message à destination des Européens résidant au Maroc. Histoire.

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Le marché central de Casablanca, le 24 décembre 1953, le jour de l'explosion d'une bombe artisanale. / Ph. DR

Dans la foulée des événements ayant suivi l’exil du sultan Mohammed Ben Youssef, les opérations de la résistance nationale visant les intérêts de la France coloniale au Maroc iront crescendo jusqu’au retour du souverain légitime du Maroc le 16 novembre 1955. Trois jours seulement après l’annonce de cet exil forcé, des jeunes marocains tenteront à Kénitra de saboter les rails du train rapide reliant Casablanca à Alger. Le 11 septembre de la même année, Allal Ben Abdellah prendra son courage à deux mains et visera le cortège du «Sultan des Français», Mohamed Ben Arafa, lors de la première sortie de ce dernier depuis son intronisation par la France coloniale.

Moins de deux mois plus tard, soit le 7 novembre, Mohamed Zerktouni et les membres de son «Organisation secrète» choisiront comme cible la ligne ferroviaire reliant Alger à Casablanca. Deux bombes exploseront à bord du train à destination d’Alger. Plusieurs morts, une dizaine de blessés et des pertes d’environ 100 millions de francs de l’époque sont alors à déplorer. Le 15 novembre, un tract, distribué dans tous le royaume et signé par «Le mouvement clandestin de la résistance», appelle les Marocains à la mobilisation contre le colonisateur.

Parallèlement aux opérations armées, la résistance nationale, qui devait combattre sur plusieurs fronts, est déterminée à viser non seulement les figures du protectorat, mais aussi les Européens présents au Maroc. «A partir de 1953, les militants de base d’abord, rejoints par la suite par leurs directions, vont choisir la violence comme réponse à la violence de la répression mais aussi comme moyen politique. Il s’agit d’entrer en résistance contre l’occupant étranger», raconte Marguerite Rollinde dans son livre «Le mouvement marocain des droits de l'homme: entre consensus national et engagement citoyen» (Editions Karthala, 2002). L’écrivaine cite ensuite les propos d’Abdekrim Benabdallah, «membre du bureau politique du Parti communiste marocain (PCM) qui participe à la création du ‘Croissant noir’».

«Les moyens sont simples et visent par une série d’attentats et de liquidations, à créer un climat d’insécurité générale. Les cibles visées sont des personnalités européennes, des ‘traîtres’ marocains. Les lieux touchés sont des stations d’essence, des sièges de journaux ou revues, des fermes (incendie des récoltes), des trains, des marchés européens…»

Rendre la monnaie au colonisateur français

Et c’est d’ailleurs ces derniers qui seront particulièrement prisés pour commettre des attentats contre le colonisateur. Ainsi, le mouvement de la résistance nationale décidera le 24 décembre 1953 de déposer trois bombes dans les lieux les plus stratégiques de la ville de Casablanca. Trois attentats qui devaient servir de sonnettes d’alarme aux Européens présents au Maroc qui devraient se tourner contre la France coloniale et éventuellement quitter le royaume.

A la veille donc de Noël, une bombe explosera dans la matinée d’un jeudi 24 décembre 1953. Au Cœur du quartier européen de Casablanca, des Européens venus en masse pour faire leurs courses, seront visés.

Le marché central de Casablanca, de l'architecte Pierre Bousquet, 1917. / Ph. DR Le marché central de Casablanca, de l'architecte Pierre Bousquet, 1917. / Ph. DR

Le résistant marocain Mohamed Mansour raconte dans une interview réalisée en mai 1984 par El Arabi Sqalli, Ahmed Akhchichen et Jamal Eddine Naji, dans le cadre du Septième tome des «Mémoires du patrimoine marocain» (Editions Nord Organisation, 1986) et revient sur le déroulement de cette opération. «Suite au limogeage du Roi Mohammed V, nous avons décidé de rendre la monnaie au colonisateur, de la même façon avec laquelle il a transformé notre fête en un jour de deuil (feu le sultan Mohammed Ben Youssef étant exilé le 20 août qui coïncidait avec le jour de l’Aid El Adha, ndlr)», raconte-t-il.

«Nous avons donc choisi trois sites, au sein des quartiers européens : le centre des colis postaux, fréquenté massivement à la veille des fêtes, la Poste centrale ainsi que le Marché central. Les préparatifs de l’opération n’ont eu lieu qu’à la dernière minute. Le soir de l’opération, les bombes n’étaient même pas prêtes !»

Sur les trois bombes prévues, une seule explosera au Marché central

Mohamed Mansour se rendra le soir du 23 décembre au domicile de Mohamed Ben Abdallah, alias Jamali, un mécanicien qui devait fabriquer tout seul les trois bombes. Les deux résistants passeront la nuit à préparer les explosifs. Le jour de l’opération, les deux résistants se rendent chez un troisième pour attendre les autres membres du groupe. Trois résistants, «Aâssou», «Bouchaïb» ainsi que «Mohamed Benmoussa» seront ainsi chargés de déposer les bombes dans les trois emplacements. Les trois seront même déposés par Mohamed Zerktouni et Abdellah Znagui.

Un sapeur-pompier transportant l'une des victimes de la bombe du marché central. / Ph. DRUn sapeur-pompier transportant l'une des victimes de la bombe du Marché central. / Ph. DR

Pour la bombe du Marché central, que Mohamed Benmoussa cachera dans un cabas avant de la déposer près d’une boucherie chevaline de l’allée principale, le résistant veillera, compte tenu de la nature de la bombe, à la déposer de façon à ce que la fumée émanant de l’étincelle ne puisse pas être remarquée avant l’explosion, poursuit Mohamed Mansour. L’attentat fera 18 morts et une quarantaine de blessés. Mais le résultat escompté venait d’être atteint, comme l’affirme le résistant marocain.

«L’opération du Marché central avait un rôle primordial, surtout dans les rangs des Français résidant au Maroc, qui se sont violemment pris à la Résidence générale, l’accusant d’impuissance et d’incapacité à assurer leur sûreté et leur protection.»

Au centre des colis postaux et à la Poste centrale, les opérations des résistants marocains ne tourneront pas comme prévu. Peu de temps après le déclenchement du mécanisme, la fumée permettra aux employés de détecter les deux bombes et d’éviter donc leur explosion.

Le lendemain de l’opération, soit le 25 décembre, et parallèlement aux investigations des autorités coloniales et des arrestations dans les rangs des résistants nationaux, «l’Organisation secrète» publiera un nouveau tract, cette fois à destination des Européens présents à Casablanca. «Nous leur avions dit que nous partageons le chagrin des familles des victimes tout en affirmant que la France coloniale reste l’unique responsable, à travers ses méthodes, ses pratiques et surtout l’exil du sultan», raconte Mohamed Mansour. Dans le tract, la résistance nationale appelait aussi les Européens à partir vers leurs pays d’origine pour «ne pas se mettre au centre du conflit ouvert entre le peuple marocain et les autorités coloniales».

Bombes et tentatives d’assassinat jusqu’à l’indépendance

Et la résistance nationale continuera ses opérations. Le 20 février de l’année d’après, une bombe est lancée contre Thami El Glaoui, Pacha de Marrakech et fervent allié de la Résidence générale, en pleine mosquée. Le 11 mars 1954, Mohamed Ben Arafa que la France venait de nommer pour occuper la place du sultan, est lui-même visé par une grenade en pleine prière du vendredi, à la mosquée Berrima, malgré un dispositif sécuritaire exceptionnel, comme le raconte un documentaire de l’Institut national audiovisuel (INA) français.

Mohammed Ben Arafa, blessé après l'explosion d'une bombe à la mosquée Berrima de Marrakech. / Ph. INAMohammed Ben Arafa, blessé après l'explosion d'une bombe à la mosquée Berrima de Marrakech. / Ph. INA

Le général Augustin Guillaume, alors résident général de France au Maroc, sera lui aussi visé à Marrakech par une tentative d’assassinat le 24 mai de la même année. Le 20 juin, le général Benoit d’Hauteville, commandant de la région de Marrakech, est grièvement blessé par balles, comme le rapporte l’avocat Maurice Buttin dans son livre «Hassan II, de Gaulle, Ben Barka. Ce que je sais d’eux» (édition Karthala, 2010). Une tentative signée par le groupe de Mohamed Ben Brik Ben Brahim alias Hoummane El Fetouaki.

L’instabilité criante du royaume chérifien et la mobilisation des Marocains, corps et âme, pousse le gouvernement français à remplacer, dès juin 1954, ses résidents généraux. Le général Guillaume est donc remplacé par Francis Lacoste puis ce dernier par Gilbert Grandval. L’entrée en fonction de ce dernier coïncidera avec le 14 juillet 1954, commémorant la prise de la Bastille et, ainsi, la Fête nationale française. La résistance accueillera le nouveau résident général par un attentat qui fait 6 morts et une trentaine de blessés européens : la bombe du café Mers Sultan à Casablanca.

Les événements se succéderont jusqu’au mois d’août 1955, marqué par la rencontre franco-marocaine à Aix-les Bains pour la déposition de Ben Arafa et la formation d’un conseil de tutelle. Le 1er octobre 1955, Ben Arafa alias «Sultan des Français» abdique et se rend à Tanger. Le 16 novembre de la même année, le sultan Mohammed Ben Youssef - futur roi Mohammed V - et sa famille débarquent à l’aéroport de Rabat, marquant ainsi la fin de la bataille pour l’indépendance du royaume chérifien.

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