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20 janvier 1988 : Récit de la répression contre les étudiants à Fès

Alors que le monde arabe est en ébullition suite au déclenchement de la toute première intifada du peuple palestinien, des étudiants du campus universitaire Dhar Mahraz décident de manifester mercredi 20 janvier 1988 malgré les avertissements du roi Hassan II. Le rassemblement est violemment réprimé : l’affrontement fait deux morts, Zoubida Khalifa et Adil Ajraoui, ainsi qu’un blessé. Ce dernier rapporte aujourd'hui sa version de l’histoire. Récit.

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La faculté des lettres de la ville de Fès. / DR

Ce vendredi 20 janvier, le Maroc commémore l'anniversaire des événements qui ont eu lieu en 1988 au campus universitaire Dhar Mehraz à Fès. Ce jour-là, des membres de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM) décident d’investir les rues, faisant fi de l’avertissement émis par les plus hauts commis de l’Etat. Répressions, violences et tirs à balles réelles ponctuent alors ce rassemblement.

Tout a commencé au lendemain de la première intifada du peuple palestinien contre l’occupation israélienne, initiée en décembre 1987. Depuis bien longtemps déjà, les militants, qui se réuniront plus tard sous la bannière de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), ont l’habitude de tenir des réunions à l’étranger.

Quand Hassan II haussait le ton contre toute forme de solidarité avec les Palestiniens

En janvier de l’année 1988, feu le roi Hassan II apprend que Yasser Arafat a rencontré le chef du Front Polisario, Mohamed Abdelaziz. La rencontre a été savamment concoctée par les pouvoirs algériens. Le monarque, déjà profondément irrité par cet entretien à son insu, voit rouge lorsque le chef des séparatistes compare les Sahraouis aux Palestiniens et le Maroc aux colonisateurs israéliens. Le souverain décide donc d’adresser un discours à la nation.

Le président palestinien Yasser Arafat lors de sa rencontre avec le chef du Polisario. / DR

«Nous avons adressé nos hautes instructions à nos représentants, officiels et non officiels, représentants des partis politiques ou d’autres instances», déclare-t-il après avoir fustigé Mohamed Abdelaziz et son mouvement. Ces représentants sont alors invités par le roi à se retirer, au cas où ils assisteraient à des manifestations internationales qui donnent la parole aux Palestiniens.

«Je suis la conscience des Marocains (…) Si un Marocain reste assis alors qu’un Palestinien est en train de parler de la Palestine, et pour venger la mémoire des martyrs marocains, je marquerai la porte de sa maison avec ‘cette chose qui n’est pas citée’. Bien que je considère cela comme une dictature, et cela fera de moi un dictateur, je considère que l’honneur des Marocains impose ce genre de dictature.»

Et le souverain d’affirmer que le royaume, malgré tout, ne rompra pas son soutien à la cause palestinienne. D’ailleurs, Yasser Arafat s’est déplacé au Maroc suite à ce discours pour dissiper tout malentendu.

Avant même la visite urgente du président palestinien, les étudiants de l’UNEM étaient plus que déterminés à afficher leur soutien à la cause palestinienne, décidant ainsi de battre le pavé à Fès, berceau du mouvement estudiantin marocain. Une partie de l’histoire nous est rapportée ce vendredi par Aziz Arrach, l’un des étudiants basistes blessés lors des confrontations.

Deux morts et un blessé suite à l’intervention des forces de l'ordre

Rappelant dans un premier temps les grandes lignes du discours de feu le roi Hassan II, Aziz Arrach tient d’abord à préciser que l’architecture du Campus universitaire Dhar Mahraz a bien changé depuis. «Les portes des facultés donnaient sur le même espace à l’époque. Les facultés, les cités universitaires et le restaurant étaient à proximité», se souvient-il.

Il est presque 10 heures ce vendredi 20 décembre 1988 lorsque les étudiants commencent à se regrouper devant la faculté de lettres. «Je n’ai pas les chiffres exacts mais nous étions presque 2 000. La confrontation a duré jusqu’à 13 heures ce jour-là.» Les manifestations en soutien à la cause palestinienne ayant été interdites après le discours du souverain, les éléments de la police ne tardent pas à investir les lieux pour disperser les étudiants. L’intervention tourne au drame.

«C'est alors que les confrontations ont commencé. Les policiers ont utilisé les bombes lacrymogènes et la force pour nous disperser avant de tirer à balles réelles. J’ai été blessé par deux balles au niveau de ma jambe. Zoubida (Khalifa, ndlr), elle, était déjà morte suite à une balle qui l’a touchée à la tête.»

Zoubida Khalifa, étudiante à la section de littérature française s’est donc trouvée «au mauvais endroit au mauvais moment». La jeune femme, affranchie d’une quelconque étiquette politique, selon ses camarades, se serait «pliée au moment du tir alors que les SMI (Services maintenance interventions, ndlr) visaient plutôt nos jambes».  Elle est alors la première victime à tomber ce jour-là.

Le corps de Zoubida Khalifa a été transporté par ses camarades avant d'être abandonné au rond-point Atlas. / Ph. Facebook CNDH Tahla

Parallèlement, les forces de l’ordre atteignent les portes de la cité universitaire du campus et les chambres des étudiants. Adil Ajraoui serait la deuxième victime recensée ce vendredi noir. L’étudiant, dans une tentative d’échapper aux matraques des SMI, décide de sauter du troisième étage de la cité. «Il avait utilisé son lit pour amortir le choc», raconte Aziz Arrach.

Des peines de cinq à dix ans de prison pour les étudiants de l'UNEM

Ce dernier, après sa blessure, est transporté «sur une porte» et conduit par ses camarades dans une salle. «Il y avait avec nous des étudiants en sciences et en biologie qui voulaient m’extraire les balles. Ils ont ramené de l’eau chaude et des ciseaux, mais n’ont pas réussi leur intervention», poursuit-il.

L’échec de l’«intervention» et la dégradation de l’état de santé des deux jeunes hommes poussent leurs camarades à appeler une ambulance. Le cadavre de Zoubida Khalifa, lui, est transporté par d’autres étudiants jusqu’au rond-point Atlas. «Ils voulaient montrer à l’opinion publique qu’au Maroc, on assassine des jeunes étudiants, mais ils ont été dispersés par les autorités. Le corps de Zoubida a été abandonné», soutient Aziz Arrach. Les policiers seraient ensuite intervenus pour tracer des lignes autour du corps de la jeune fille, faisant passer sa mort pour un accident de la circulation.

Aziz et Adil sont ensuite transportés à bord d’une ambulance. Au cours de ce trajet qui les conduira d’abord à l’hôpital de Fès puis à celui de Rabat, Aziz Arrach dit se rappeler d’un «véhicule bien équipé que les policiers ont dépouillé de tous ses équipements». «Adil m’a parlé tout au long du trajet jusqu’à Khmisset. Il était conscient. Mais contrairement à moi qui avais une hémorragie externe, il avait une hémorragie interne.» C’est seulement au niveau de la ville de Khmisset qu’Adil perd connaissance avant d’être déclaré mort.

Le calvaire est toutefois loin d’être terminé. Arrivé à l’hôpital Ibn Sina de Rabat, Aziz Arrach subit une intervention chirurgicale pour extraire les balles de son corps. Il est ensuite placé dans une chambre au cinquième étage de l’hôpital, réservé aux détenus politiques et ceux de droit commun. Il y est même interrogé par deux commissaires de police peu de temps après son admission.

Sa période de convalescence - de détention, plutôt - durera 6 mois. «Pendant tout ce temps, j’ai croisé à cet étage plusieurs autres détenus politiques blessés, notamment des membres du mouvement politique Ila Al Amam («En avant», d'inspiration marxiste-léniniste, ndlr)». Une fois les six mois écoulés, Aziz Arrach est de nouveau interrogé au commissariat Al Batha de Fès avant d’être libéré. De leur côté, ses camarades sont emprisonnés et condamnés à des peines allant de 5 à 10 ans de prison. La répression vis-à-vis du mouvement estudiantin et des membres de l’UNEM ne faisait que commencer…

Processus de réconciliation face à l’absence de toute preuve

Ironie du sort : lorsque l’Instance équité et réconciliation (IER) a été créée, les victimes des années de plomb ont appris qu’il leur était désormais possible de se rendre dans des hôpitaux et de consulter les PV de la police. «Aucune trace de mes interrogatoires n’a été retrouvée. A l’hôpital de Rabat, les traces qui existaient de moi affirmaient que j’avais été admis le 20 janvier 1988 et que j’avais ensuite quitté l’hôpital le 21 janvier, soit après seulement une journée», souligne notre interlocuteur.

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