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La comtesse, Hassan II et le coup de Skhirat

Ex-agente mondaine de l'OSS et de la CIA, Aline de Romanones a raconté dans un livre avoir tenté de déjouer en 1971 un putsch en préparation contre le roi du Maroc.

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Aline de Romanones, comtesse et agent de renseignement pour la CIA / DR
Temps de lecture: 7'

À quoi ressemblera James Bond à 70 ans ? Ceux qui ont l’habitude de participer au traditionnel dîner organisé en l’honneur des vétérans de l’Office of Strategic Services connaissent la réponse. L’événement, qui célèbre l’ancêtre de la CIA, rassemble chaque année «la maison de retraite» du renseignement américain. Ce fut le cas le 29 mai 1986 quand, entourés du président Ronald Reagan, quelque 600 invités se sont réunis dans un hôtel chic de Washington. Difficile pour le quidam d’imaginer que parmi ces têtes garnies de cheveux blancs – la moyenne d’âge était de 65 ans – se trouvaient quelques-uns des principaux agents chargés, durant la Seconde Guerre mondiale, de soutirer des renseignements à l’occupant, de faire exploser des usines aux mains des nazis, de délivrer des messages à travers l’Europe, bref : de combattre par tous les moyens les forces de l’Axe.

Plusieurs légendes ont fait le déplacement ce soir-là. Une majorité d’Américains dont le lieutenant général William Pelham Yarborough, considéré comme le père des Bérets verts, planificateur de la phase aéroportée de l’opération Torch, l’invasion alliée de l’Afrique du Nord. Des étrangers aussi, n’ayant pas opéré directement sous les ordres de l’OSS, à l’instar de Gunnar Sønsteby, héros de la résistance norvégienne, du colonel Pierre Fourcaud, Compagnon de la Libération, ex-directeur général adjoint du SDECE, et de Douglas Dodds-Parker, l’un des principaux architectes de la lutte armée contre les Italiens en Éthiopie, membre du Special Operations Executive, l’équivalent britannique de l’OSS.

Au milieu de cet étalage de costumes cravates et de tenues d’officiers, plusieurs femmes. Au premier plan, Evangeline Bruce. Elle espionna depuis Londres, mais fut davantage connue pour les soirées qu’elle organisa après-guerre dans sa résidence de Georgetown ; elles furent, dit-on, les plus courues de Washington. À ses côtés, une comtesse, Aline de Romanones, disparue en 2017. Elle aurait, selon ses dires, abattu cinq hommes dont un espion nazi, retrouver la trace d’œuvres d’art volées par les Allemands, recruter la duchesse de Windsor pour démasquer une taupe à l’OTAN, ou encore, pour ce qui nous intéresse ici, essayer d’empêcher le coup de Skhirat.

Le charme d'une espionne américaine

De son vrai nom Aline Griffith, Aline de Romanones n’a pas toujours été comtesse. Née en 1920 près de New York, à Pearl River, d’un père fabricant de plieuses pour l’imprimerie et d’une mère soi-disant descendante de pèlerins du Mayflower, elle suit une éducation stricte dans un établissement catholique du Bronx. Rien qui ne présage de la suite. Repérée en raison de sa plastique avantageuse et de son bagout certain, elle s’exerce comme mannequin auprès de Hattie Carnegie, précurseur du prêt-à-porter à Manhattan.

Sa trajectoire dévie une nouvelle fois en 1943 quand elle rencontre, par hasard, un agent de l’OSS. S'ensuit une formation de trois mois à l’issue de laquelle elle rejoint Madrid. Sous le nom «Butch» et la couverture d’une employée de l’Oil Control Commission, qui supervise les cargaisons de pétrole, Aline est chargée de coder et décoder des messages à l’ambassade des États-Unis. À l’occasion, elle recrute des «sources» parmi des femmes de ménage, des coiffeurs ou du personnel d’hôtels en contact régulier avec les Allemands. Surtout, elle participe aux festivités mondaines qui rythment les nuits de la capitale, ce qui lui permet d’être à l’écoute de la bonne société franquiste.

C’est au cours d’une de ces soirées huppées qu’elle rencontre son futur époux, Luis de Figueroa y Pérez de Guzmán el Bueno, comte de Quintanilla, futur comte de Romanones. Cet héritier de l’une des plus grandes fortunes d’Espagne est le petit-fils d’Álvaro de Figueroa y Torres, vingt fois ministre de la couronne, dont l’un des principaux faits d’armes diplomatiques fut de négocier les termes de la convention fixant en 1912 le partage du Maroc avec la France. Les liens de cet illustre grand-père avec son voisin du sud ne se limitèrent pas à des considérations géopolitiques : il possédait une importante participation, avec le roi Alfonso XIII, au capital de la Compañía Española de Minas del Rif, chargée d’extraire le minerai de fer du gisement d’Uixán, près de Melilla.

Aline Griffith, 1945. / DRAline Griffith, 1945. / DR

The Spy Wore Silk

De sa tentative, infructueuse, de dévoiler les préparatifs du coup militaire contre Hassan II, Aline de Romanones a tiré un livre de mémoires, The Spy Wore Silk, publié en 1991 – elle en écrira six sur ses activités d’espionnage. La quatrième de couverture l’affirme : c’est la première fois qu’un ex-agent de la CIA livre le récit détaillé – plus de trois cents pages – d’une «mission» au Maroc, en pleine guerre froide. Précisons que l’auteure, selon son propre aveu, a changé des noms, modifié des dates, remanié des faits. Néanmoins, prévient-elle, «l’histoire est vraie et les protagonistes bien réels». Tout n’est pas camouflé cependant, et le lecteur ne sera pas surpris de voir mentionner des personnages sous leur véritable identité.

Résumons : en février 1971, les Romanones s’envolent vers Casablanca. Luis doit assister à l’assemblée générale annuelle de l’entreprise minière dont il a hérité de son grand-père. Un soir, il se confie à sa femme. Son ami Abdul Nabil, du ministère des Affaires étrangères, l’a informé de l’existence d’un complot contre Hassan II, orchestré par «un groupe libyen d’extrême gauche» avec la complicité de «communistes locaux» et «d’officiels marocains». Abdul a prévenu le roi, mais ce dernier ne l’a «pas pris au sérieux». Luis, qui imagine les implications politiques de la mort du souverain et les conséquences sur ses intérêts miniers, presse Aline d’alerter l’ambassade des États-Unis. Elle s’exécute, le couple rentre en Espagne.

Les semaines passent quand le chef de la CIA à Madrid apprend à Aline la mort d’Abdul, tué par balles. Considérée dans un premier temps comme hypothétique, la perspective d’un complot est désormais prise au sérieux. La comtesse doit retourner au Maroc. Entre-temps, les Romanones ont reçu du palais une invitation à participer à un voyage de découverte du royaume, auquel sont conviés des VIP. La veille du départ, un message codé provenant de Libye est intercepté par les Américains : «Le hajj et ses acolytes seront à la Mecque dans dix jours.» Nous sommes le 31 mars, le coup est prévu le 10 avril.

L’essentiel du livre commence. Les Romanones sillonnent en Mercedes une partie du Maroc : Meknès, Khénifra, Midelt, les gorges du Todra, la vallée du Dadès, Tinghir, Kelaat M’Gouna. Aline retrouve parmi ses compagnons de route une amie, Carmen Villaverde, fille unique du dictateur Franco, ainsi qu’un ancien collègue de l’OSS, William Casey, pas encore patron de la CIA, fraîchement nommé à la tête de la Securities and Exchange Commission. Avec elle également, Serge Lebedev, un fonctionnaire de l’ambassade soviétique. Pour garantir la sécurité de leurs hôtes, le prince Abdallah, les généraux Medbouh et Oufkir, et Rachid Salloum, directeur de la DST, sont du voyage.

En 1966, à Séville, avec Jackie Kennedy. / DREn 1966, à Séville, avec Jackie Kennedy. / DR

Quelques jours avant le coup de Skhirat...

Les paysages sont magnifiques, mais Aline, qui s’évertue à mettre au jour les rouages du putsch en préparation, est davantage occupée à déchiffrer les comportements de ses voisins. L’inimitié entre Salloum et Oufkir l’intrigue. Les deux plus proches collaborateurs du roi se vouent une haine qui dépasse l’entendement. Lebedev aiguise aussi sa curiosité. Elle apprendra qu’il n’est pas un simple fonctionnaire, mais un agent du KGB.

Le 10 avril, jour supposé de l’attentat, marque la fin du périple. À Ouarzazate, une partie de tir est prévue, à laquelle Hassan II se joint. Alors qu’Aline s’attend à voir le roi se faire tuer d’une balle «perdue», ce dernier quitte précipitamment les convives pour s’en retourner à Rabat. Quelques jours après, le directeur de la DST meurt renversé par un deux-roues à Marrakech.

Les comploteurs courent toujours, la CIA est sur les dents, mais le coup n’a pas eu lieu. Les Romanones retournent en Espagne. Parvenu à Madrid peu de temps après, Lebedev révèle à Aline qu’il sait tout de ses activités d’espionnage. Il lui demande de l’exfiltrer vers les États-Unis, la CIA donne son accord. Arrivée pour participer à l’interrogatoire de l’agent soviétique, la comtesse découvre le 10 juillet à la télévision les images de Skhirat. Elle qui a côtoyé Medbouh pendant des jours sans le soupçonner est stupéfaite. Lebedev explique : «Le coup était prévu le 10 avril, mais Salloum l’a fait capoter… Lui et Nabil en savaient trop et ont dû être éliminés… Le KGB est en contact avec les Libyens, mais nous ne savions pas quand la deuxième tentative allait avoir lieu…»

Le livre se termine un an plus tard, en août 1972. Le 16, dans sa villa de Marbella, Aline apprend la nouvelle du coup des aviateurs. Le lendemain, elle lit dans la presse le «suicide» d’Oufkir. Le chef de la CIA à Madrid l’informe que le général a en réalité été tué de plusieurs balles «tirées dans son dos». Fin de l’histoire.

Réalité ou fiction ?

Aline de Romanones a-t-elle eu vent du coup de Skhirat et tenté de démasquer les coupables ? Trois jours après le massacre, Oufkir déclara à la presse que «le complot se tramait depuis plus d’un an», mais aucun document ni témoignage n’indique que la CIA poursuivait les conspirateurs, ou que le KGB soutenait ces derniers. De fait, nombreux sont les observateurs qui ont mis en doute la véracité des dires de l’ex-agente.

En 1991, année de la sortie de The Spy Wore Silk, Women’s Wear Daily a livré une enquête fouillée sur le CV de la comtesse. En s’appuyant sur son dossier établi par l’OSS, accessible aux Archives nationales, le quotidien a affirmé que ses exploits étaient largement brodés. Son rôle se serait limité à «du renseignement de bas-étage». Le lecteur averti aura remarqué l’absence d’éléments nouveaux sur Skhirat, vingt ans après le coup. Quant à la platitude des interrogatoires et la limpidité douteuse des échanges avec son officier traitant – Aline le contacte depuis un téléphone… du palais ! –, ils incitent à penser que la mission, à supposer qu’elle ait existé, a été menée au mépris des règles élémentaires du renseignement.

Plus récemment, dans son livre The Princess Spy, publié en 2021, Larry Loftis, qui a fait de l’espionnage son sujet de prédilection (Dušan Popov, Odette Sansom), s’est penché sur les confidences de Romanones. «Ses livres doivent être considérés comme des fictions historiques ; certaines parties sont vraies, beaucoup d’autres non.»

Propaganda au sein de la société du spectacle

Interrogée à plusieurs reprises par des journalistes, la CIA s’est toujours refusée au moindre commentaire. Un début de réponse est indirectement apporté par Ray Cline, ex-directeur adjoint du renseignement : «Ce qu’Aline a vraiment essayé de faire, c’est donner une bonne image de l’agence.» Mêlant espionnage de salon et potins mondains, les livres de Romanones dénotent en effet dans l’ambiance générale de l’époque. Dévoilé en 1986, l’Irangate, et avant lui le programme de surveillance Chaos, ont porté un coup sévère à la réputation de la «Company». À la fin des années 1980, la CIA a un besoin pressant de redorer son blason auprès du grand public.

Publié en 1987, le premier récit de la comtesse, The Spy Wore Red, qui narre son expérience de la Seconde Guerre mondiale, arrive à point nommé. Les critiques sont élogieuses. Chose inhabituelle, William Casey, numéro un de l’agence, signe un texte dithyrambique qui est imprimé en couverture du livre. La télévision s’empare du best-seller, un film est tourné, un spectacle se prépare à Broadway. Courtisée par les éditeurs, Aline rejoint peu après la maison Putnam pour une coquette somme – un million de dollars, selon la presse – en échange de deux suites dont ses aventures marocaines.

Aline Griffith, 1991. / DRAline Griffith, 1991. / DR

Le succès commercial de The Spy Wore Silk ne sera pas au rendez-vous, seuls 30 000 exemplaires seront écoulés la première année, mais toute la presse en parlera. La recette semble infaillible : pour vendre l’image d’une CIA chic et glamour, alors empêtrée dans des opérations secrètes en Afghanistan, en Angola et au Nicaragua, quoi de mieux qu’une comtesse en Balenciaga dans «les souks colorés de Marrakech» et «les palais somptueux de Rabat» ?

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