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Al Andalous : Aljamiado, langue inventée par les Morisques au XVIe siècle pour rester musulmans

Après la chute de la ville de Grenade, dernier bastion musulman à Al Andalous, les Morisques avaient fait face à une forte pression pour changer de religion et abandonner leur culture et leur langue, ce qui les avait amenés à inventer une langue secrète. Aljamiado avait, en effet, aidé ces musulmans à préserver leur identité.

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Un ouvrage écrit en Aljamiado, langue inventée par les Morisques au XVIe siècle. / DR
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En 1492, la ville de Grenade, dernier bastion musulman d’Al Andalous, est tombée, après que son dirigeant Abu Abdullah Saghir (de la dynastie Banu al Ahmar) ait signé un traité avec le roi Fernando et la reine Isabelle. Le pacte comprenait alors un ensemble de droits pour les musulmans, y compris la tolérance religieuse, le traitement équitable et la préservation de leurs biens, leur langue et leur culture, en échange de leur reddition et soumission inconditionnelles. Mais ce traité sera vite abandonné, et les nouveaux dirigeants de la péninsule ibérique commencent alors à persécuter les musulmans, à faire pression sur eux pour qu'ils abandonnent leur religion. Les nouveaux dirigeants étaient déterminés à effacer l'identité arabo-musulmane et de la remplacer par une autre, chrétienne et espagnole.

Au le début du XVIe siècle, les musulmans devaient choisir entre leur religion ou l’exil, et en 1567, le roi Philippe II publie un décret obligeant les Morisques à ne plus utiliser la langue arabe. Parler ou écrire avec la langue du Coran devient ainsi un crime. Le texte donnait aux musulmans trois ans pour apprendre l'espagnol, et se débarrassant de tous les textes écrits en arabe. Tous les noms de famille dérivés de l'arabe sont supprimés et remplacés.

Une langue mêlant dialecte castillan aux lettres arabes

Face à cette situation, les Morisques ont lancé une révolution armée dans les régions de l'ancien royaume de Grenade, menée par des personnalités issues de la dynastie de Banu Al Ahmar. Mais Philippe II dépêche des forces militaires pour réprimer la rébellion et son chef, Mohammad Ibn Abbou est tué en 1571.

Dans son livre «Al Aakd Attamin fi Tarikh Al Mousslimin», Abou Adham Abada Ibn Abderrahmane Reda Kahila raconte que «l'échec des Morisques dans leur révolution a abouti à leur conviction générale de la futilité de la résistance». «Ils ont ainsi tous montré leur christianisme, mais la plupart d'entre eux ont gardé l’islam comme religion. Alors qu’ils ont perdu l’usage de l’arabe, ils commencent à parler un espagnol castillan, mélangé avec de l’arabe», ajoute-t-il.

Les Morisques commencent à écrire cette langue avec des lettres arabes, baptisant leur nouvelle langue "Aljamiado", «un adjectif dérivé du substantif espagnol ‘la aljamía’, soit la langue parlée par un non-Arabe». Ainsi, ces conditions difficiles ont contribué à l'émergence d’Aljamiado, qui mêle le dialecte castillan aux lettres arabes. Chaque lettre romaine a été échangée contre une lettre arabe considérée comme la plus proche dans une tentative de créer une médiation entre le prononcé et l'écrit.

Avec le temps, cette langue devient de plus en plus répandue chez les Morisques. Des poètes et les écrivains apparaissent, ce qui permettra de constituer un héritage littéraire appelé «la littérature d’Aljamiado». «Certains de ces écrits nous sont parvenus, démontrant que les Morisques ont conservé pour la plupart leur vraie religion. Les sujets en Aljamiado sont religieux, de jurisprudence, d'interprétation et de biographie, bien que les pensées islamiques exprimées par cette langue aient parfois été entachées d'idées chrétiennes», explique l’auteur.

Un texte écrit en Aljamiado. / DRUn texte écrit en Aljamiado. / DR

Les manuscrits en Aljamiado toujours conservés

Pour sa part, Al Mountassir Al Kettani explique, dans son livre «Inbiaat Al Isslam Fi Al Andalous» que «la littérature Aljamiado a développé l’art du récit comme une méthode pédagogique pour former secrètement la jeunesse musulmane aux principes et à la morale islamiques». «Parmi les plus importants récits qui ont été préservés, on retrouve "L'histoire de l'âge d'or", "L’histoire d’Ali Baba et les Quarante odalisques" et "L’histoire d’Alexandre Dhû-l-Qarnayn"», ajoute-t-il. L’historien cite aussi des ouvrages dans le domaine des sciences techniques, comme celui d’Ibrahim Al-Mirbach intitulé «La gloire et les avantages des moudjahidines avec des canons», qui porte sur la technologie militaire.

Le livre «Attarikh kama Kan», préparé par une équipe de chercheurs, explique que ce langage a «permis de transmettre un secret enraciné durant plus d'un siècle de temps». «Les manuscrits qui ont été trouvés dans les cavités des murs des maisons, les plafonds et les grottes, étaient le moyen de révéler les secrets de la littérature mauresque», est-il précisé. La même source ajoute que cette littérature s'inscrivait «dans la stratégie de préservation de leur identité islamique orientale en danger vis-à-vis de la culture catholique occidentale».

Les historiens se sont familiarisés avec la littérature Aljamiado au début du XIXe siècle, avec un grand intérêt pour l'étude des documents et des manuscrits de cette littérature. Cette littérature est encore conservée à la Bibliothèque nationale espagnole de Madrid et fait partie du patrimoine culturel et civilisationnel de l’Espagne. Ces manuscrits découverts symbolisent l'effort d'un peuple pour préserver son identité, sa culture et sa religion.m

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