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Culture Publié

Maroc : Les rappeuses jouent des coudes sur une scène encore masculine

L’émergence de rappeuses dans un domaine qui reste masculin a connu son apogée dans les années 1990. Dans le rap marocain, cette évolution a accompagné l’évolution de ce style musical qui a été adopté par des artistes. De nos jours, les rappeuses marocaines s’approprient les beats, proposant leurs créations plus sur Internet que sur scène.

Temps de lecture: 3'
La rappeuse Khtek dans le clip «Kick off» / Capture d'écran

Depuis quelques jours, un morceau de rap marocain est largement partagé sur les plateformes vidéo et les réseaux sociaux. Intitulé «Kick off», il porte la signature d’une rappeuse, Houda Abouz, alias Khtek. Il connaît d’emblée un large succès parmi les férus de rap.

L’accueil a été doublement positif puisqu’il s’agit du premier clip en solo de cette rappeuse, âgée à peine de 24 ans. Si des chanteuses l’ont précédées depuis au moins dix ans en se démarquant par des albums réussis, cette jeune artiste a su imposer son propre style dès ce premier solo.

Une visibilité artistique à s’approprier

Ce morceau, à l’instar de ceux de ses prédecesseuses, a reçu des critiques positives de rappeurs marocains. Cependant et comme nombre de création féminines dans le rap, il passe sous les radars, mettant en exergue la question de la visibilité des créations féminines dans ce domaine ; comme celles de Soultana, Tendresse, Qertas Nssa ou encore Elie, entre autres.

«Contrairement aux hommes qui sont libres d’utiliser un registre de langues cru pour exprimer leurs pensées, les femmes ont toujours un champ restreint dans le rap», confie Khtek à Yabiladi, en évoquant le champ de liberté de paroles donné aux uns et aux autres, sur le plan artistique.

«La scène rap féminine au Maroc est émergente depuis le début de cette tendance musicale dans le pays, mais les artistes femmes restent moins connues que les autres rappeurs», observe pour Yabiladi Hamza L’BS, ancien leader du groupe L’Bassline, et aujourd’hui journaliste.

«Certaines continuent aujourd’hui à évoluer dans le domaine, ont sorti des albums, participé à des festivals et des événements. Mais aujourd’hui, les réseaux sociaux et le développement des moyens de production audiovisuelle leur donnent une nouvelle visibilité», affirme de son côté Hamza L’BS.

«Cela leur a permis de se démarquer davantage, de proposer elles-mêmes leurs productions artistiques et d’évoluer dans des carrières solo, contrairement aux débuts avec des rappeuses qui étaient reléguées à un rôle ‘accessoire’ dans les productions des rappeurs confirmés.»

Hamza L’BS, rappeur

«Dans son principe, le rap se veut un vecteur de messages à caractère émancipateur, de justice et de liberté», mais Hamza L’BS remarque «une absence des messages féministes dans les textes, d’abord des rappeurs mais aussi des rappeuses». Il s’agit, selon lui, d’une «prise de conscience qui n’est pas encore très présente au Maroc».

Khtek le souligne bien dans son dernier clip, qui exprime sa vision du rap et du hip-hop, tout en dénonçant une tendance artistique ayant surfé sur la vague et vidé ce style musical de son sens.

Les rappeuses, dans le dilemme de s’imposer sans «choquer»

Houda Abouz, alias Khtek, s’inscrit dans la logique d’un art émancipateur et n’oublie pas l’essentiel du rap : des beats qui ont du mordant, des paroles qui racontent son vécu et qui abordent les thématiques lui tenant à cœur. Etudiante en deuxième année de master en audiovisuel et travailleuse indépendante dans la photographie, l’artiste explique marquer le ton, à commencer par le choix de son nom de scène, «une manière de briser le tabou sur la figure de la sœur et les interprétations lui étant donnée, notamment dans des chansons de rap».

«Ce terme est utilisé de manière dégradante pour s’insulter, mais je me le suis approprié justement pour montrer que ce n’est pas une insulte, tout en disant aux personnes qui l’utilisent de manière péjorative que moi aussi je suis leur sœur.»

Houda Abouz (Khtek), rappeuse

Tout a commencé en 2016, lorsque la jeune artiste est passée par une période difficile de sa vie et a trouvé refuge dans l’écriture et la composition du rap. Ainsi, ses créations évoquent une expression très personnelle de son vécu, mais n’ont jamais été partagées en public. «J’attendais le bon moment pour le faire», confie-t-elle.

La rappeuse est montée sur scène une première fois en 2018, dans le cadre du festival Hardzazat à Ouarzazate. S’ensuit une collaboration en trio, une participation au festival L’Boulevard, puis en 2019, le tournage de son premier freestyle à Marseille. Sa collboration avec des rappeurs confirmés comme Don Bigg, Toto et Draganog lui a donné encore plus confiance en elle, afin de franchir le pas et chanter en solo.

Mais si sa chanson «Kick off» a largement été plébiscitée, Khtek nous explique avoir essuyé également des critiques, notamment de son entourage familial ou des personnes qui la suivent sur Internet, à cause des paroles. Selon l’artiste, «la société marocaine accepte qu’un rappeur emploie des mots crus, mais estiment qu’une rappeuse perd de sa féminité si elle fait pareil».

Article modifié le 2020/02/13 à 11h40

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