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Société   Publié

Pour des politiques, l’enseignement de l’arabe signifie l’arabisation de la France

Invité à l’émission Boudin Direct du 10 septembre, le ministre français de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, s’est prononcé en faveur de l’introduction de la langue arabe dans le primaire. Alors qu’il ne s’agira pas de cours obligatoires, l’idée a fait réveiller les démons du Rassemblement national et d’une partie des Républicains.

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Photo d’illustration / Ph. DR.

Lundi dernier, le ministre français de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a été invité à l’émission Bourdin Direct, sur RMC / BFMTV. Répondant à une question du journaliste Jean-Jacques Bourdin sur l’enseignement de l’arabe à partir du primaire, le ministre a estimé que cette dernière était «très importante, comme d’autres grandes langues de la civilisation, telles que le chinois qui est en train de se développer, ou le russe».

Jean-Michel Blanquer juge ainsi nécessaire de «développer ces langues et leur donner du prestige». «L’arabe est une très grande langue littéraire et qui doit être apprise et pas seulement par les personnes d’origine maghrébine ou de pays de la Ligue arabe ; c’est toute cette stratégie qualitative que nous allons mener», enchaîne-t-il (de 16:55 à 18:04).

Retirer l’enseignement de l’arabe aux milieux islamistes

Jean-Michel Blanquer envisage notamment de «questionner la façon dont la langue arabe s’apprend aujourd’hui dans les structures dédiées, avec des dérives communautaristes». «Aujourd’hui, l’anglais représente 80 à 90% [des langues étrangères enseignées dans le primaire], mais vous avez l’allemand dans le grand est ; vous pouvez avoir d’autres langues, l’espagnol, l’italien, l’arabe, le japonais, le chinois», explique-t-il, soulignant que c’est une manière de dissocier la langue arabe du fondamentalisme religieux, de manière à ce que son apprentissage ne se fasse plus que dans un cadre auquel elle est rattachée, comme les mosquées ou encore les écoles communautaires.

En effet, la réponse du ministre intervient deux jours après la publication d’un rapport par l’Institut Montaigne. Son auteur, Hakim El Karoui, y explique qu’«en vingt ans, le nombre d’élèves qui apprennent l’arabe au collège et au lycée a été divisé par deux», tandis que ce chiffre «a été multiplié par dix dans les mosquées». Comme une manière de replacer l’enseignement de cette langue dans un cadre scolaire conventionnel, l’idée est donc lancée pour redonner de l’élan à cet apprentissage dans les écoles publiques.

La droite et l’extrême droite déplacent le débat

C’est ce point de vue qui a créé des remous à droite, toutes tendances confondues. Sur LCI, le conseiller régional au Pays de la Loire (Les Républicains), Franck Louvrier, estime par exemple que l’introduction de cet apprentissage au primaire «n’est pas la solution» pour contrer l’islamisme religieux. Plutôt que l’outil éducatif et pédagogique, il préconise le sécuritaire, notamment via un contrôle plus accru des lieux de culte musulman, ainsi que celui des établissements privés proposant des cours d’arabe. Il souligne même que «c’est cela, le cœur du sujet».

Au micro de RTL ce matin, la présidente du Rassemblement national (ex-Front national), Marine Le Pen, soutient de son côté que «la langue est un véhicule de culture». «Le français véhicule la culture française ; il y a une grande culture qui s’appelle la culture arabe, mais ici c’est la France et moi ce que je veux, c’est qu’on apprenne la culture française», a-t-elle martelé.

D’autres responsables politiques à droite ont même perçu dans l’initiative du ministère une tentative d’«arabisation de la France». C’est le cas notamment de Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, qui s’est exprimé mardi, également sur BFM TV : «M. Blanquer dit : ‘il y a des mosquées coraniques donc on va apprendre l’arabe aux enfants qui vivent à côté’. C’est le début d’un engrenage fatal pour la France !»

Encourager l’apprentissage des langues

Intervenant le même jour sur LCI, peu après la sortie de Dupont-Aignan, Jean-Michel Blanquer a dénoncé le fait d’être «devant le cas typique d’un emballement médiatique, parce que notre société est faite ainsi, désormais : on cherche à créer du bruit en déformant les propos». Consterné par l’ampleur de la polémique qui a enflé en l’espace de 24 heures, le ministre a souhaité clarifier quelques points :

«D’abord, je ne suis pas intervenu hier pour parler de cela, mais pour répondre à une question, puisqu’on m’a demandé s’il fallait développer l’enseignement de la langue arabe (…) J’ai dit aussi que comme les autres langues, il est souhaitable qu’elle se développe. A partir de là, la machine médiatico-politique s’emballe. On entend des mensonges, la déformation de mes propos, et on essaye d’exciter l’opinion de manière totalement surréaliste.»

«Obligé de réagir», le ministre a déclaré préférer «ne même pas avoir à le faire, parce que c’est absurde». Et d’ajouter : «J’entends M. Louvrier dire que la priorité est d’apprendre le français. Mais comment imaginer le contraire ? Je passe mes journées à travailler sur le sujet (...) Je n’ai jamais dit que l’arabe devait être obligatoire à l’école primaire. Cependant, je crois que notre pays a besoin de grande sérénité sur ces sujets. Nous avons intérêt à dissocier la langue arabe de tout fondamentalisme religieux».

«Lorsque ces personnes prétendent combattre le fondamentalisme islamiste, je dis qu’au contraire, ils font son jeu en créant des fantasmes faux, alors même que le vrai combat à mener est celui que j’ai mené moi-même de manière très concrète.»

Jean-Michel Blanquer, ministre français de l’Education nationale

C’est là même le cœur du propos tenu, le même jour, par Jack Lang en tant qu’ancien ministre de l’Education. Invité de BFM TV, l’actuel président de l’Institut du monde arabe (IMA) a rappelé que la langue de Voltaire était bien empreinte de l’arabe. «Dans notre langue française, il y a près de 1 000 mots d’arabe et parfois on parle arabe sans le savoir», a-t-il ajouté, indiquant que «la langue arabe a été le pont avec la civilisation grecque, pour la philosophie et les mathématiques».

La continuité d’un long chantier

Celui qui a défendu l’intégration de l’arabe dans les universités françaises souligne, dans ce sens, la création de sections d’arabe à l’Ecole normale supérieure. Par ce biais, Jack Lang insiste sur l’urgence d’un apprentissage «laïc et public pour arracher l’enseignement de l’arabe à des écoles islamistes, dans le cadre d’une vision plurilinguiste». En 2016 déjà, il a accordé un entretien à Libération, où il a rappelé s’être «bagarré pour l’enseignement des langues vivantes dès le CP et en particulier l’arabe», lors de son mandat ministériel entre 2000 et 2002.

Cette politique a permis d’augmenter «de 43% le nombre de postes certifiés en arabe en deux ans». Depuis, plusieurs changements ont été observés, comme il le rappelle auprès de Libération :

«Najat Vallaud-Belkacem [ayant précédé Jean-Michel Blanquer, ndlr] s’est engagée plus clairement que ses prédécesseurs sur ce sujet. Longtemps, l’Education nationale s’est reposée sur les ELCO [Enseignements des langues et des cultures d’origine], sur l’apport des ambassades et des pays étrangers. Mais le système paraissait inégal et incertain, avec un manque de moyens et parfois de qualité, cet enseignement n’étant pas toujours dénué d’arrière-pensée politique. Najat Vallaud-Belkacem a annoncé la fin des ELCO au plus tard en 2018 et la mise en œuvre des EILE [Enseignements internationaux de langues étrangères].»

Remise dans son contexte, la politique menée par l’actuel ministre de tutelle devient le prolongement d’un chantier commencé depuis des années, plutôt qu’une initiative d’introduire une nouvelle langue qui fait déjà partie de l’enseignement public en France, sans pour autant être obligatoire.

«Ce que je dis est assez solennel : notre société ne peut pas fonctionner avec ces emballements médiatiques (...) On vise tout simplement à tromper l’opinion publique et à faire prendre les mauvaises décisions parce qu’on a les mauvais éclairages. Je n’ai absolument pas dit ce que M. Dupont-Aignan ou certains autres veulent me faire dire», déplore encore Jean-Michel Blanquer.

Dans l’imbroglio de cette polémique, un article du journal Le Monde apporte des éclairages en chiffres, nuançant que «les effectifs d’élèves apprenant l’arabe littéral, en deuxième ou en troisième langue, ont presque doublé en dix ans : ils étaient 6 512 à la rentrée 2007, contre 11 174 en 2017 (et même 13 975 en incluant le département de Mayotte)». «Le ministère n’a pas fourni au Monde les chiffres d’il y a vingt ans, auxquels se réfère Hakim El Karoui», indique la même source.

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