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Politique Publié

Boycott : Le tagine social à ébullition, le gouvernement aux fourneaux [Edito]

Lahcen Daoudi chez Choumicha. Mustapha El Khalfi à Master Chef. Le chef du gouvernement qui goûte les plats. Ballonné, Mohamed Boussaïd traite tout le monde de M’dawikh. Aziz Akhannouch au régime. Histoire d’une indigestion politique, économique et sociale.

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Tagine marocain / Ph. Epicesdecru.com

Mettez un bouquet d’herbes [du Hirak] du Rif, quelques gouttes d’eau saumâtre de Zagora, un peu de sel de la sueur des Soulalyates. Assaisonnez le tout avec de la décompensation, de l’inflation et du chômage, et portez le tout à ébullition avec les charbons ardents de Jerada. Cette métaphore culinaire prend tout son sens lorsqu’on compare cette campagne de boycott à un tagine où les citoyens auraient jeté pêle-mêle toutes leurs revendications sociales, mais aussi leurs frustrations.

Il n’y a pas forcément de rationalité dans les mots d’ordre du boycott, le ciblage des produits discutable, il n’y a en sus aucun objectif à long terme, ni tactique, ni stratégie, ni organisation. Même si des soupçons sur l’origine de cette campagne peuvent être formulés, elle a de toute manière échappée aux initiateurs. Tout ceci se résume à un cri, spontanée ou non, qui s’est exprimé du haut d’une montagne et s’est propagé sans contrôle, tel l’écho dans la vallée. 

En attaquant les boycotteurs, le gouvernement justifie le boycott... électoral

Même si certains n’adhèrent pas à 100% au mot d’ordre de ce mouvement de boycott, le malaise qu’ils ressentent depuis plusieurs années trouve un certain soulagement à voir la fébrilité des puissants, des dominants, de ceux qui promettent monts et merveilles à leurs électeurs et qui, in fine, ruent dans les brancards pour devenir des auxiliaires de la communication de crise de trois sociétés privées. Si le taux de participation aux élections était exceptionnellement bas, nos dirigeants politiques viennent d’offrir la meilleure justification aux futurs abstentionnistes et autres votes blancs.

Paniqué, le gouvernement s’en prend aux boycotteurs coupables selon Mustapha El Khalfi de répandre des fausses informations, ou «fake news», selon l’expression consacrée par les multiples gazouillis de Donald Trump. Etrange réaction de la part de l’exécutif qui exige des acteurs d’un mouvement social d’être irréprochables au niveau de la véracité des faits, des chiffres et de l’information qu’ils véhiculent sur les réseaux sociaux. Ce même gouvernement ne s’embarrasse pourtant pas des innombrables médias véhiculant de fausses informations quotidiennement alors qu’ils ont une carte de presse accordée par le ministère de la Communication. Cette même majorité gouvernementale ne s’est pas embarrassée de qualifier, dans un communiqué conjoint, les manifestants du Hirak d’Al Hoceima de séparatistes, avant de rétropédaler. Alors ? Fake news d’Etat ?

Protestation liquide contre une eau minérale

L’indigence de nos responsables politiques n’a d’égal que l’inconsistance des responsables de communication de certaines de nos grandes entreprises. Triste conséquence de la consanguinité et du népotisme encore trop répandus dans certains milieux d’affaires. Au Maroc, tout le monde est spécialiste en communication, tout le monde veut devenir porte-parole, du directeur au ministre, mais personne pour gérer les crises avec sang froid et intelligence. Personne non plus pour comprendre la gravité de la situation d’une grande partie de la société, personne pour entendre les multiples cris lancés, personne enfin pour analyser, comprendre, anticiper, répondre.

Pourtant, la littérature ne manque pas pour nous offrir des grilles d’analyse intéressantes. Il suffit de lire les travaux du sociologue polonais Zygmunt Bauman, pour comprendre l’entrée du Maroc dans la postmodernité, l’individualisme, la société de consommation. Un mouvement qu’il a englobé sous l’appellation de société liquide. Comment ne pas y voir l’essence même de cette protestation liquide, insaisissable, une agrégation d’individualité plus qu’un collectif, une expression de la victoire du consumérisme plus que de la citoyenneté.

Cet individualisme est inquiétant pour l’Etat mais également pour notre avenir. Aucune proposition de modèle social et politique alternatif n’émerge. Aucune organisation ne semble légitime pour prendre le leadership. Nous sommes en réalité plus proches de l’anomie de Durkheim que du grand soir de Lénine. 

Face à cette protestation liquide, le gouvernement, désarmé politiquement, fait appel au glaive de la justice. Mais ce coup d’épée dans l’eau décrédibilise encore plus nos élus, pour ne laisser la place qu’au seul pouvoir sécuritaire. Cheikh mat !

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