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Grand Angle

Midelt : un musée géologique tué dans l’œuf

Dans le village minier abandonné de Mibladen (province de Midelt), les autorités locales ont détruit un projet de musée après un ultimatum de seulement 24 heures. Détails.

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À Midelt, tout le monde connait Mohamed Mouhib. C’est peut-être la raison pour laquelle l’élan de solidarité est général dans la capitale de la pomme, suite à la destruction de son projet de musée de minéraux et de fossiles.

Jeudi 6 juin, les autorités locales ont procédé à la destruction du chantier de musée que Mohamed Mouhib aménageait dans une villa en ruine de l’ancien village minier Mibladen, situé à environ 18 kilomètres au nord-est de Midelt. Médecin, écrivain, collectionneur, acteur associatif et mémoire vivante de la région limitrophe de Jbel El-Ayachi, Mouhib comptait y déplacer son musée sis à son propre domicile à Midelt.

L’investissement avait atteint environ 300 000 dirhams, mais les pièces rares que Mohamed Mouhib expose dans son musée sont d’une valeur inestimable. On y trouve un stromatolithe vieux de trois milliards d’années aux côtés de fossiles préhistoriques et d’une multitude de cristaux devenus rares comme la vanadinite ou la cérusite, tous trouvés au Maroc. Ce n’est là qu’une partie infime de ce que recèle la caverne de Mohamed Mouhib, sans oublier une mine d’or d’informations documentées des trouvailles de ce genre dans le royaume.

24 heures chrono

À l’heure où le Maroc connait une vague de destructions pour des motifs divers, parfois emportant même des villages entiers, comme Tifnit au sud d’Agadir, on est tenté de mettre cette énième démolition dans le même sac, à savoir la récupération de l'espace public ou la destruction d'habitations illégales. Or, Mohamed Mouhib a un avis totalement différent. «Après avoir entrepris les formalités nécessaires pour construire mon projet et avoir attendu trois mois sans aucune réponse, je suis passé à l’acte. Ce délai passé est en soi une autorisation», affirme-t-il.

Ces formalités, Mohamed Mouhib les égrène successivement comme les grains d’un chapelet. D’abord, il acquit la villa citée en janvier 2024. Fin février, il adresse une missive au Gouverneur de Midelt pour lui expliquer sa démarche. «Cette lettre est restée sans réponse, au même titre que plusieurs autres courriers précédents comme un dossier explicatif du projet», poursuit Mouhib qui précise avoir envoyé le même dossier au ministère de la Culture. Il restait le président des Musées du Maroc que Mohamed Mouhib comptait contacter avant que les autorités ne lui adressent un ordre de démolir le 03 juin dernier. Cet ordre, qui lui laissait un ultimatum de vingt-quatre heures, pas plus, évoquait les articles 64 et 71 de la loi 12-90, amendée par la loi 66-12, et un procès-verbal de constat datant du 18 mai 2024.

Suite à la démolition de son musée, Mohamed Mouhib a rédigé le jeudi 6 juin même un courrier d’indignation adressé au Gouverneur, avec une ampliation destinée à plusieurs officiels y compris le président des Droits de l’homme et le directeur du Cabinet royal. Facteur saillant de ce courrier, Mouhib y écarte la piste d’un éventuel problème de communication avec les autorités locales et déplore le caractère discriminatoire de cette décision administrative, un autre nouveau projet adjacent, dédié au commerce de pierres et de fossiles, ayant été épargné par les autorités. Disparité, action ciblée, acte discriminatoire, etc. Ce sont-là quelques mots d’un lexique omniprésent dans ce courrier qui exprime le désarroi d’un amoureux de la pierre fine.

La culture visée

Pour Mohamed Mouhib, c’est la culture qui est visée par cette destruction, aux antipodes de plusieurs avis encourageants exprimés en faveur de ce projet par des anthropologues marocains de renom et d'anciens colons français de Midelt. Pour ce qui est du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, nous avons essayé de joindre le directeur régional Karim Zaouaq, sans succès pour l’instant.

Cela étant dit, il faut placer cet acte à Mibladen dans le cadre plus général d’une région où la chose culturelle s’impose par son omniprésence, mais semble dépasser les capacités des pouvoirs publics à la préserver. Déjà, Mibladen et Ahouli, deux sites miniers abandonnés depuis les années 1970, ont raté une grande vocation de site touristique où les installations auraient pu attirer les amateurs de l’histoire minière coloniale. Seuls des ouvriers y travaillent encore dans l’extraction artisanale du plomb et risquent chaque jour leur vie dans des conditions inhumaines.

Pour ce qui est de la région de Draâ-Tafilalet, il est de notoriété commune que son patrimoine culturel est en grande partie laissé à l’abandon, à cause de l’exode rural et de l’insuffisance des ressources pour préserver une quantité incommensurable de sites anciens. Mais quand il s’agit de nouveaux projets susceptibles de mettre en valeur cette région, ne serait-il pas plus judicieux de trouver un compromis ?

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