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Diaspo #161 : Fatima Zibouh, une vie consacrée à la lutte contre les discriminations en Belgique

Issue de la troisième génération de l'immigration marocaine en Belgique, Fatima Zibouh s’est intéressée aux trajectoires de ces Belges dont l’intégration s’est faite par étapes. Politologue et active au sein de la société civile, elle a fait de la lutte contre les discriminations son cheval de bataille.

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Intervention de Fatima Zibouh au ministère belge des Affaires Etrangères - Palais d'Egmont (2020)
Temps de lecture: 5'

Les questions d’inclusion entre les différents groupes de la société constituent le fil rouge de son travail académique et associatif. Fatima Zibouh sait de quoi elle parle, puisque née et vivant à Bruxelles, elle a rapidement su que ces thématiques sont intimement liées à son vécu.

«J’ai grandi à Molenbeek, où les identités sont multiples et riches. Cela a contribué à faire ce que je suis aujourd’hui et c’est ce qui m’a fait prendre conscience des questions d’inclusion, de diversité, qui sont devenues le fil conducteur de mon engagement», nous confie Fatima Zibouh. C’est d’ailleurs en Belgique que ses parents se sont rencontrés, ses grands-parents originaires de Tafersit étant déjà installés dans le pays.

La mixité à l’université, un catalyseur pour rapprocher les communautés

A l’Université libre de Bruxelles (ULB), Fatima Zibouh accentue son intérêt pour ces questions en devenant la première fille de la famille élargie à avoir un diplôme d’études supérieures, un premier défi relevé.

«Ce qui m’a permis de prendre conscience de ces disparités, c’est réellement l’université. Mon père était électricien, ma mère n’a jamais été à l’école. A l’ULB, je rencontrais des étudiants issus d’un environnement totalement différent, qui ont par exemple une bibliothèque à la maison alors que nous n’avions pas de livres.»

Fatima Zibouh

Au début, cela a été «un choc culturel» pour Fatima Zibouh, mais surtout «une immense découverte». Au fur et à mesure de son parcours universitaire, elle est convaincue qu’«il faut que ces différents mondes se croisent et créer des ponts». Après des études en sciences politiques, elle enchaîne avec un master spécialisé en droits de l’Homme. Elle s’investit plus largement dans les questions sociales et culturelles, tout en s’intéressant aux thématiques liées aux droits fondamentaux, à la liberté d’expression et à l’égalité homme-femme.

Couverture du Time Magazine (février 2008)Couverture du Time Magazine (février 2008)

De fil en aiguille, elle a commencé à travailler à l’ULG comme chercheuse sur les questions liées à la diversité culturelle, le droit de vote des étrangers, la participation politique des étrangers, l’immigration des femmes, la diversité dans l’Union européennes et les politiques d’intégration.

Actuellement, elle finalise une thèse de doctorat relative aux «expressions culturelles et artistiques des Belgo-marocains, avec un focus sur le changement des identités et des revendications politiques, et ce que cela implique comme redéfinition des appartenances à travers l’art et la culture».

Lutter contre la discrimination en visant l’excellence

Aînée d’une petite famille de quatre enfants, dont deux sœurs et un frère, Fatima Zibouh devient un exemple de réussite au sein de la communauté belgo-marocaine, malgré les discriminations qu’elle dit avoir vues et vécues.

«La discrimination est là, on la vit comme une seconde peau, elle nous appelle à faire plus d’effort que les autres, à faire preuve de plus de compétences, de qualités. C’est une charge mentale permanente qui fait qu’on intègre l’idée de ne pas avoir droit à l’erreur de façon permanente.»

Fatima Zibouh

Après dix ans de travail dans le monde académique, Fatima Zibouh travaille actuellement pour un organisme public bruxellois, comme responsable d’un service dédié à l’inclusion des chercheurs d’emploi discriminés, sur la base des critères protégés. Parallèlement, son engagement au sein de plusieurs organisations travaillant sur l’inclusion est remarqué.

Intervention à la Basilique de Koekelberg devant un public de 2000 personnes (2019)Intervention à la Basilique de Koekelberg devant un public de 2000 personnes (2019)

Dans ce contexte, elle se souvient avoir porté plusieurs projets de lutte contre les préjugés, les stéréotypes, particulièrement après les attentats de 2016 à Bruxelles, en coorganisant la «Marche contre la haine et la terreur, qui a rassemblé plus de 10 000 personnes». Fatima Zibouh a également participé au projet de G1000, en «réunissant 1 000 citoyens belges tirés au sort pour réenchanter la démocratie participative».

Tout récemment en 2019, elle contribue à l’initiative «W100», consistant à «rassembler 100 femmes bruxelloises de toutes les origines, pour qu’elles soient actrices de changement». Par ailleurs, elle préside le think tank Aula Magna. Elle n’oublie pas non plus son quartier d’origine, puisqu’elle préside aussi la maison de quartier «Foyer des Jeunes» à Molenbeek.

C’est dans cette dynamique que Fatima Zibouh s’est intéressée particulièrement à la participation politique des personnes d'origine maghrébine. «A Bruxelles, la représentation politique des étrangers est l’une des plus importantes en Belgique et même en Europe, puisqu’un 1/5 des élus sont issus de l’immigration marocaine», explique-t-elle. Malgré ce point fort, des discriminations persistent. Selon elle, elles visent particulièrement les communautés marocaines et turques.

Lors de la nomination comme une des quatre Ambassadrices de la diversité belge (2020)Lors de la nomination comme une des quatre Ambassadrices de la diversité belge (2020)

Mais tout en luttant contre ces stéréotypes, Fatima Zibouh préfère «dépasser une approche victimaire». Elle dit avoir pris cette situation comme étant «aussi une opportunité pour donner le meilleur, viser l’excellence, quel que soit le domaine, ce qui donne plus de mérite».

La résilience et l’effort, une arme contre les discriminations

Devant faire avec ce poids quotidien car issus de l’immigration, «les Belgo-marocains font preuve d’une grande capacité de résilience», décrit Fatima Zibouh. Elle souligne en effet que «dans un pays qu’ils ont contribué à construire à travers trois à quatre générations», le travail de mémoire sur cette histoire migratoire reste encore à faire. Pour cause, cette contribution «reste absente par exemple d’espaces de mémoire sur leur rôle dans la vie publique et dans le développement socioéconomique de la Belgique».

Dans ces trajectoires migratoires, les femmes semblent également les plus oubliées. Quand on est femme d’origine étrangère et issue d’un milieu populaire, c’est encore plus difficile de contrer cet effacement, nous explique Fatima Zibouh en décrivant «une accumulation des difficultés». «Mais ces femmes font preuve d’un grand courage, d’une créativité, d’encore plus de résilience. Elles sont des battantes et elles sont nombreuses à lutter contre ces pressions», déclare-t-elle.

Il y a quelques mois, deux événements ont marqué le parcours de Fatima Zibouh, donnant d’ailleurs espoir et force d’avancer aux jeunes Belgo-marocaines et Belges issues de l’immigration. «J’ai été désignée par le ministre belge des Affaires étrangères comme Ambassadrice de la diversité», nous informe-t-elle avec fierté. Elle se félicite «d’une véritable reconnaissance de la contribution de personnes d’origine plurielle».

Invitation au Palais Royal en présence de la Reine Mathilde et le Roi Philippe de Belgique à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes (mars 2020)Invitation au Palais Royal en présence de la Reine Mathilde et du Roi Philippe de Belgique à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes (mars 2020)

Le 8 mars dernier, elle fait également partie de dix personnalités invitées à un déjeuner de la famille royale de Belgique, ce qu’elle considère également comme «une fierté énorme pour les femmes et pour les personnes d’origine marocaine en particulier».

«J’ai été très touchée, c’est une belle façon de rendre hommage à ma mère, décédée il y a trois ans d’un cancer fulgurant à l’âge de 57 ans. Elle s’est battue tout au long de sa vie pour m’encourager aux études. C’est elle ma force et ma principale source d’inspiration», raconte-elle avec une émotion toujours aussi vive. «Cela montre également qu’il est possible de créer des espaces où différentes communautés se rencontrent, déconstruisent les idées reçues de part et d’autres et construisent un projet et société inclusif», conclut Fatima Zibouh avec espoir.

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