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Société Publié

Maroc : Quand l'état d'urgence se heurte à la peur et le mysticisme

Les manifestations de centaines de personnes à Tanger, Tetouan, Salé ou Fès au lendemain du début de l'état d'urgence sanitaire ont interpellé l'opinion publique. Décryptage par le  sociologue Ali Chaabni, et le psycho-sociologue Mohssine Benzakour.

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Photo d'illustration. / DR

Au lendemain de l’instauration de l’état d’urgence sanitaire au Maroc, des personnes ont investi les rues de plusieurs villes marocaines, comme Tanger, Salé, Fès ou Tétouan, invoquant Dieu et désobéissant à l’appel des autorités de rester chez soi en ces temps de confinement. Un comportement que plusieurs Marocains, organisations, partis politiques et citoyens, n’ont pas manqué de critiquer.

Mais si certains voient en ces manifestations une expression de défiance face aux mesures instaurées par l’Etat, d’autres pointent du doigt le discours religieux manipulatoire. Pour le sociologue marocain Ali Chaabani, «ce qui s’est passée peut être expliqué par les mesures de l’état d’urgence sanitaire elles-mêmes». «Les Marocains ne sont pas habitués à cette pression et ces actions», rappelle-t-il.

Défiance vis-à-vis de l'Etat

Mais il cite aussi d’autres facteurs, comme «le manque de conscience chez les citoyens de la gravité de cette situation». Il évoque «la non compréhension des conséquences, le manque de responsabilité et une sorte de défiance vis-à-vis des instructions de l’Etat».

«Pour ces personnes, l’Etat, qui ne leur offre rien, leur impose des restrictions», ajoute le sociologue, insistant sur le fait qu’une «partie de la population ne croit malheureusement pas en cette pandémie et prêche la théorie du complot». «Certains profitent de cette occasion pour exprimer ainsi leurs fausses convictions de cette manière, alors que d’autres font face à la situation avec inconscience, irresponsabilité ou ironie ou surfent sur la vague pour fustiger l’Etat», souligne-t-il encore.

Le sociologue rappelle que «d’autres en revanche croient fermement qu’il faut des invocations et des douas pour faire face à cette pandémie, ce qui doit être respectée».

«La religion musulmane incite même à ne pas sortir en cas de maladie infectieuse et contagieuse. Cela veut dire que l’islam appelle aussi à prendre des mesures pour prévenir.»

Ali Chaabni

L'expert exprime ainsi ses doutes quant aux connaissances religieuses d'une partie des manifestants. «La majorité d’entre eux veulent, à mon avis, créer la polémique, contrarier l’Etat et saper ses plans».

Une «peur» enrobée dans un discours religieux

Pour sa part, le psycho-sociologue Mohssine Benzakour explique que «l’utilisation d'un discours religieux pour désobéir à l’état d'urgence et saper les décisions prises afin de lutter contre la propagation du virus mortel montrent que ces personnes ne comprennent pas vraiment ce qu'est la religion».

«Psychologiquement parlant, ces personnes ont peur de ne pas pouvoir gérer et faire face à la situation et ne veulent pas admettre cette peur, ce qui les pousse à avoir des réactions irrationnelles», analyse-t-il.

«Ces personnes sont comme des petits enfants qui, face à la peur, peuvent mentir ou voler. Ils ont peur des virus mais au lieu de faire face à cette peur, en faisant des recherches et en essayant de s'informer de manière rationnelle, elles l’expriment de cette manière irrationnelle.»

Mohssine Benzakour

Le psycho-sociologue estime aussi que «ces personnes doivent également comprendre que certains des discours que nous voyons de nos jours sur les réseaux sociaux sont provocateurs», car certains tentent de «profiter de la situation actuelle pour se promouvoir et inciter des personnes facilement influençables à cette fin».

Contrairement à son collègue Ali Chaabani qui voit en les invocations des «convictions personnelles», Mohssine Benzakour considère que «ceux qui pensent qu'ils peuvent lutter contre le virus simplement en priant et en récitant le Coran ou à travers les talismans, sont principalement motivés par les émotions». Il pointe même des «comportements mystiques et irrationnels» venant de certains Marocains ayant «une relation instable avec la religion». «Les gens peuvent réciter le Coran et prier d'une manière normale et rationnelle sans tomber dans l'exagération, signe d’une peur excessive», ajoute notre interlocuteur.

«Les personnes qui n'ont pas encore compris que se protéger est la seule clé pour éviter ce virus sont celles qui tombent dans ce genre de pratiques. Ces gens sont les mêmes qui vont voir des voyantes et se procurent des talismans», conclut-il.

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