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Société Publié

France : L'épineux sujet du racisme dans la police

Les violences policières s’exercent aussi au sein même du corps policier, contre des collègues d’origine maghrébine ou de confession musulmane sur lesquels pèsent parfois un soupçon d’illégitimité. L’attentat de la préfecture de police a également été la source d'amalgames.

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Photo d'illustration. / Ph. Anne-Christine Poujoulat – AFP

Longtemps pensées à travers le prisme des rapports police-population, les violences policières s’exercent également au sein même du corps policier. Elles ne se traduisent pas à coups de matraques ou de lanceurs de balles de défense, mais parfois à coups d’insultes, de surcroît à caractère racial ; de discriminations ou de suspicions sur l’intégrité des collègues, plus encore lorsqu’ils sont d’origine maghrébine ou de confession musulmane.

Signe d’un climat parfois propice aux soupçons : au lendemain de l’attentat de la préfecture de police de Paris, le 3 octobre dernier, qui a fait cinq morts (dont l’assaillant), des policiers musulmans avaient fait part de leurs craintes d’être victimes d’amalgames au sein du corps sécuritaire chargé de détecter des agents radicalisés. Des craintes manifestées après la publication d’une note du préfet de police Didier Lallemand appelant à «signaler immédiatement et directement à [la] hiérarchie» tous les signes d’une «possible radicalisation». Il s’agissait de «changements physiques, vestimentaires et alimentaires, le refus de serrer la main du personnel féminin, un rejet brutal des habitudes quotidiennes, un repli sur soi, le rejet de l’autorité et de la vie en collectivité». Dernièrement, un policier a porté plainte contre des collègues pour «injures à caractère racial», «incitation à la haine» et «diffamation».

Une perception de la délinquance biaisée par le terrain

La culture policière est-elle l’un des réceptacles de l’idéologie d’extrême droite ? «Je ne connais aucun policier qui soit entré dans la police par racisme. Ils y entrent par amour de l’ordre, de la discipline, des univers masculins. En revanche, j’en connais qui, une fois dans les rangs de la police, le sont devenus», tranche Fabien Jobard, directeur de recherche au CNRS affecté au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, contacté par Yabiladi. «Les résultats des bureaux de vote placés à proximité des casernes de gendarmerie ou de CRS ont montré que le Front national obtient des scores très élevés», souligne le spécialiste dans la sociologie de la police.

A lire les travaux du sociologue Jérémie Gauthier, les premières expériences du racisme par les policiers d’origine maghrébine sont concomitantes à leur entrée dans la profession. Nadir, 29 ans, témoigne en ces mots dans le cadre de l’étude menée en 2011 par Jérémie Gauthier : «Je n’ai jamais... je parle en mon nom, je n’ai jamais eu de problème de racisme. Je suis rentré dans la police, c’est là où j’ai commencé à avoir des problèmes de racisme. (…) Pourtant j’ai fréquenté des écoles où il n’y avait que des blancs, mais je n’ai jamais eu de problème de racisme. Il a fallu que je rentre dans la police et là... On te rappelle toujours que tu es arabe, tu es arabe... Et des fois tu te dis, c’est lourd à porter des fois, franchement, c’est pas évident.»

En fait, ce racisme dans les rangs de la police trouve son origine dans le fait que les policiers assignés à la lutte contre la délinquance de voie publique, en ont une perception biaisée. Ce terme regroupe en réalité l’ensemble des délits, infractions et crimes, et pas uniquement la délinquance dite «de quartiers», explique Fabien Jobard. «L’association délinquance-immigration est toujours très forte dans la culture policière, avant tout parce que les policiers s’occupent de la délinquance de voie publique. Si on leur demandait de s’occuper d’autres formes de délinquance, comme les violences conjugales par exemple, ils en auraient une toute autre perception», illustre le sociologue.

«Le privilège accordé à la notion d’ordre et l’association délinquance-immigration, en plus du contexte des attentats, où des policiers ont été assassinés par des gens se revendiquant d’organisations terroristes ; tout cela ne favorise pas la tempérance des jugements des policiers à l’égard des étrangers, notamment des jeunes hommes maghrébins ou africains.»

Fabien Jobard

Une prise de conscience pas suffisamment palpable

Pour Fabien Jobard, il faut aussi aller chercher du côté de la politique urbaine et du logement menée ces cinquante, voire soixante dernières années : «Les étrangers étaient principalement logés dans les quartiers périphériques. Lorsque la désindustrialisation est arrivée, les policiers se sont retrouvés face à une population délinquante de voie publique, essentiellement composée de jeunes étrangers, principalement maghrébins ou africains. Il est donc très difficile pour des policiers de dire autre chose que ''la majorité des Arabes ou des Noirs sont des délinquants'', alors qu’ils constatent que la majeure partie des individus qu’ils contrôlent sont justement des Arabes ou des Noirs.»

Plus haut dans la hiérarchie, si prise de conscience il y a, elle se fait encore timide. Ainsi parle un commissaire dans des échanges électroniques avec le sociologue Jérémie Gauthier : «Effectivement, nous sommes en France peu prolixe sur les problèmes de racisme et de communautés, du fait notamment d’un modèle de société bien différent du modèle anglo‑saxon. En tant que Commissaire, on est rarement témoin de problèmes de racisme qui se dérouleraient au niveau de la base. En effet, je crois déjà que ces problèmes ne sont pas si nombreux que ça car la police nationale ne cesse de se diversifier et d’évoluer. D’autre part, si un problème de racisme nous remonte (et donc si les fonctionnaires le laissent remonter...), c’est qu’il atteint une telle ampleur que seule une intervention disciplinaire pourrait le résoudre.» Si la police nationale s’est effectivement diversifiée, n’est-il pas encore trop tôt pour parler d’une raréfaction des problèmes de racisme et de discrimination au sein même de ses rangs ?

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