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Politique Publié

Nasser Bourita rejette la création de centres d’asile, des agences européennes s’en chargent

Dans un entretien avec le quotidien allemand Die Welt, le chef de la diplomatie marocaine Nasser Bourita a insisté sur le rejet par le Maroc de toute création de centres d’asile pour limiter les flux migratoires vers l’Europe. Cependant, des collectivités territoriales agissent autrement.

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Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères et de la coopération internationale / Ph. DR.

Cité ce mercredi par le quotidien Die Welt, Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères, réitère le refus du royaume d’accueillir des centres d’asile sur son territoire. Si ces derniers ont vocation à limiter les flux migratoires avant l’arrivée de ressortissants issus d’Afrique dans l’espace Schengen, le chef de la diplomatie estime que la mobilisation est animée par un enthousiasme «exagéré» de l’Europe quant à la crise migratoire.

En effet, Die Welt rapporte les propos du ministre à ce sujet : «Le Maroc est généralement contre toutes sortes de centres. Cela fait partie de notre politique migratoire et c’est une position au nom de la souveraineté nationale.» En parallèle, le média allemand évoque l’engouement de l’Union européenne (UE) à financer la mise en place de ces centres à l’extérieur de son territoire et via des agences de développement pour limiter ces flux, voire les arrêter avant même l’arrivée des migrants concernés en Europe.

Un projet rejeté par les dirigeants de la rive sud

«Les migrations couvrent 3% de la population mondiale, dont 80% sont légales, nous ne parlons donc que de 20% de ces 3%», a martelé encore Nasser Bourita auprès de Die Welt, signalant l’existence d’un contexte politique et d’un discours largement véhiculé, selon lequel la crise et les flux migratoires non contrôlés seraient plus importants qu’ils ne le sont réellement. Contactée par Yabiladi, une source ayant requis l’anonymat estime que le ministre fait allusion aux centres de débarquement externalisés, mais que l’enjeu serait bien plus stratégique.

Précédemment, Die Welt a d’ailleurs indiqué qu’«aucun Etat d’Afrique du Nord n’est disposé à tolérer pour le moment de tels centres sur son territoire, même si l’UE en fait la promotion depuis longtemps». Selon les observateurs internationaux cités par le média, le risque est que ces centres, en cas de mise en place, se retrouvent rapidement saturés si les migrants accueillis ne sont pas reconduits à leurs pays d’origine ou transférés vers la destination de leur choix dans des délais raisonnables.

Ce scénario présage notamment un coup dur pour la situation des droits humains, de manière globale. En revanche, des discussions seraient déjà en cours avec les pays d’Afrique du Nord, notamment le Maroc, la Tunisie, l’Algérie et la Mauritanie. Mais l’avancement des chantiers reste limité par le fait que les Etats concernés évoquent la question de la souveraineté. Ainsi, ce sont surtout les villes qui interviennent directement dans les négociations relatives à ce type de centres.

Aux origines de la discorde

En décembre dernier, des associations locales et de défense de droits des migrants avaient alerté sur un projet de mise en place de centres similaires à Marrakech. Selon Les Echos, un premier pourrait même voir le jour en 2019, inspiré de l’expérience turque en la matière. Un second serait prochainement créé dans la région de l’Oriental, notamment à Oujda.

Pendant ce temps, l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Nador a alerté récemment sur l’existence d’une structure dans la ville. Jugée illégale, celle-ci servirait à accueillir des migrants en attendant leur expulsion et hébergerait des ressortissants soumis à un déplacement forcé. Pendant ce temps et au cœur de la discorde, autorité locale et autorité centrale revendique chacune sa compétence en matière de gestion de la migration.

Contactée par Yabiladi, une source associative ayant requis l’anonymat nous éclaire sur les deux niveaux problématiques que pose cette situation, au regard des pratiques et du droit. D’un côté, les élus communaux «considèrent avoir la légitimité et la compétence de prendre en charge la mise en place de tels centres, du moment qu’ils reçoivent des migrants sur leur territoire». D’un autre, «il faut savoir que la gestion des flux migratoires est une compétence nationale, elle n’est pas propre aux collectivités territoriales», fait remarquer notre source.

C’est ainsi que la société civile a alerté les autorités nationales, il y a plusieurs mois. Il n’en reste pas moins qu’«au niveau local, d’autres considérations sont prises en compte, notamment parmi les élus qui verraient dans les projets de ces centres une opportunité pour passer des marchés au plus offrant et en tirer les bénéfices financiers», ajoute notre interlocuteur.

Les collectivités territoriales impliquées par des agences européennes

Le projet de ces centres est conceptualisé dans une vision globale et à long terme, s’étendant jusqu’à trente ans, selon des documents de la Coopération internationale allemande (GIZ) obtenus par Yabiladi et décrivant ce grand chantier. Il s’agit ainsi de constituer une ceinture qui commence par les points de passage en Afrique de l’Ouest (le Niger), pour traverser la Libye et la Mauritanie, puis arriver aux points de départ en Afrique du Nord que sont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

Selon notre source, les documents de la GIZ sur ce projet s’inspireraient d’un rapport de l’agence McKinsey «qui aurait été commandé par l’Allemagne, afin de dessiner les grandes lignes de la politique berlinoise, et européenne par extension, en matière de migration à l’égard de l’Afrique».

De fait, il est question de conceptualiser la régulation des flux migratoires à travers un principe d’«évaluation rapide de l’évidence». Notre interlocuteur nous explique que l’idée pour l’UE est d’être en capacité de «prendre acte rapidement de l’existence d’un risque de forte mobilité transfrontalière et être présent sur les parcours concernés, dans le cadre de partenariats avec des collectivités territoriales, pour installer rapidement des programmes et fixer les populations là où elles se trouvent».

Le principe aurait été pensé essentiellement au lendemain de la crise des réfugiés (2015) et l’accueil d’un grand nombre de migrants syriens en Allemagne. Par conséquent, ce dispositif a déjà été mis en place entre la Syrie et la Turquie. Anticipant un éventuel scénario qui se reproduirait depuis l’Afrique cette fois-ci, un programme de coopération décentralisé a été pensé pour la région, «sous couvert de soutien aux communes pour le développement de la gouvernance et de la démocratie participative», explique encore notre interlocuteur.

«En sous-main, l’objectif caché est de créer un réseau de clientèle qui peut être mobilisé lorsque les flux bougeraient. C’est dans le cadre de ces accords avec Marrakech ou Oujda qu’ont été financées des activités d’implémentation transversale de la question migratoire dans les plans d’action communaux (PAC).»

Source associative

A Oujda et selon des documents reçus par Yabiladi, la ville s’aligne entièrement sur cette vision. Elle intègre même la question migratoire comme un axe de son PAC à part entière, sans tenir compte de la dimension stratégique derrière le projet de créer ces centres. 

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