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Archive Histoire Publié

Diplomates marocains #10 : Ahmed Ben Adel et le «marchand de Venise» de Shakespeare

Dépêché par le sultan saadien Ahmed Al Mansour pour le représenter auprès de la reine Elizabeth Ière, quelques années avant le diplomate Abdelouahed Anoun, Caid Ahmed Ben Adel réussira à établir les premières bases de l’alliance qui réunira le royaume chérifien et la Grande-Bretagne au XVIIè siècle. Il aurait même inspiré, lui aussi, William Shakespeare.

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Une illustration de la pièce théâtrale le «marchand de Venice». / Ph. DR

En 1595, le sultan saadien Ahmed Al Mansour dépêche Caid Ahmed Ben Adel, un homme proche du pouvoir, au Royaume-Uni pour asseoir les bases d’une alliance maroco-anglaise contre l’Espagne. Les deux parties signeront, cinq ans plus tard, des accords politiques et commerciaux, grâce notamment à l’ambassadeur marocain Abdelouahed Anoun et le travail préalablement effectué par deux autres ambassadeurs : Rais Merzouk Ahmed Benkacem et Caid Ahmed Ben Adel.

Homme de la cour du sultan Ahmad Al Mansour

Plusieurs années après la défaite du Portugal lors de la Bataille des trois rois en 1578, le sultan saadien et la reine d'Angleterre étaient disposés à collaborer. «Les relations politiques s’étaient renforcées à la suite de missions diplomatiques réciproques et couronnées par une alliance anglo-marocaine contre l'Espagne sous Philippe II», écrit l'historien marocain Khalid Ben-Srhir dans son livre «La Grande-Bretagne et le Maroc sous l'ambassade de John Drummond Hay 1845-1886» (Edition Routledge Curzon, 2005, traduit en anglais par Malcolm Williams et Gavin Waterson).

Cependant, avant de conclure l'accord de 1600, Ahmed Al-Mansour dépêche trois ambassadeurs à la reine anglaise, dont Caid ahmed Ben Abdel. Ce dernier n’est pas un inconnu de la cour du sultan. Il a, en effet, servi de messager en interne.

Portrait d'Ahmad Al Mansour. / Ph. DRPortrait d'Ahmad Al Mansour. / Ph. DR

Nous sommes le 1er février 1574. Le sultan Abdallah Al Ghalib, quatrième sultan de la dynastie saadienne de 1557 à 1574, vient de mourir, laissant le trône du royaume à son frère Abd Al Malik alias Abu Marwan. Toutefois, Mohammed Al Moutawwakil Al Maslûkh dérogera à cette règle, en montant sur le trône dès le décès de son père, privant son oncle Abd Al Malik du titre de sultan. Ce dernier mènera la guerre contre son neveu, et le 4 août 1578 aura lieu la Bataille des trois rois, où Mohammad Al Moutawwakil, Sébastien 1er du Portugal et Abd Al Malik y perdront la vie, tandis qu’Ahmed Al Mansour est proclamé sultan du royaume, pour succéder à son frère.

Mais un autre neveu, fils aussi d'Abdallah Al Ghalib, reviendra par la suite réclamer le trône. Selon l’historien Mohamed Nabil Mouline, Moulay En-Nasser reviendra vers l’été 1595 pour occuper Taza puis l’ensemble de le Maroc oriental. Dans son livre «Le Sultan chérifien – racines religieuses et politiques de l’Etat makhzanien au Maroc» (Editions de la faculté des Lettres de Rabat, 2013), Mohamed Nabil Mouline cite notamment Caid Ahmed Ben Adel qui deviendra ambassadeur.

«Lorsque le sultan chérifien (Ahmad Al Mansour, ndlr) apprendra la nouvelle, alors qu’il était dans sa Mahalla (campement de vacances) sur les rives de Tansift le 25 juin 1595, il dépêchera l’un des hommes de confiance, Caid Ahmed Ben Adel, avec 100 hommes et de nouvelles directives au prince héritier (Mohamed Cheikh El Mamoun, sultan saadien à Fès de 1604 à 1613, ndlr).»

Extrait du livre «Le Sultan chérifien – racines religieuses et politiques de l’Etat makhzanien au Maroc»

Illustration de la Bataille des Trois rois. / Ph. DRIllustration de la Bataille des Trois rois. / Ph. DRIllustration de la Bataille des Trois rois. / Ph. DR

Caid Ahmed Ben Adel, Shakespeare et «The Merchant Of Venice»

De son côté, Gitanjali Shahani rapporte dans son livre «Emissaries in Early Modern Literature and Culture : Mediation, Transmission, Traffic, 1550–1700» (Editions Routledge, 2016) qu’Al Caid Ahmed Ben Abdel conduira dès 1595 une mission diplomatique en Angleterre. Il sera «accompagné de deux autres caïds (chefs des corsaires ayant pris des navires européens dans la Méditerranée et l'Atlantique) et d'une suite de vingt-cinq ou trente personnes». «L'Angleterre négociait-elle un accord secret avec les mêmes pirates qui attaquaient les navires européens ou y avait-t-il des discussions sur le soutien mutuel contre l'Espagne ?», se demande-t-il.

«The Merchant Of Venice» de William Shakespeare. / Ph. DR «The Merchant Of Venice» de William Shakespeare. / Ph. DR

C’est l’historien Nabil Matar qui apporte une réponse. Dans son ouvrage «Turks, Moors, and Englishmen in the Age of Discovery» (Editions Columbia University Press, 2000), il estime que le fait que les émissaires saadiens étaient des caids serait «significatif». «Selon un informateur de Fugger, qui n'aimait pas les Anglais pour leur piratage et leur pillage, la réponse était affirmative», indique-t-il, confirmant le fait que Londres négociaient aussi un accord secret avec les corsaires du royaume chérifien.

Portrait de William Shakespeare. / Ph. DRPortrait de William Shakespeare. / Ph. DR

Mais comme le souligne Nabil Matar, peu d'informations existent sur cette visite de l’ambassadeur de Moulay Ahmad Al Mansour, Caid Ahmed Ben Abdel et les deux autres caïds. Une chose est sûre : tout comme la visite d’Abdelouahed Anoun ou encore celle de Mohamed Ben hadou, le déplacement de Caid Ahmed Ben Adel attirera l’attention des Londoniens comme le déclare Gitanjali Shahani.

Ce dernier pense aussi que l’ambassadeur marocain aurait, lui aussi, inspiré William Shakespeare, tout comme Abdelouahed Anoun, pour son personnage «le Prince du Maroc», Bassanio, dans son œuvre «The Merchant Of Venice» (le Marchand de Venise). «[Le] récit (de Shakespeare du "Prince of Morocco" concorde avec ce que l'on peut attendre d'une telle ambassade», conclut l'historien.

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