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Culture   Publié

Taza : Borj du Bastioune, un monument saadien qui résiste à l’oubli

Depuis mars dernier, des associations organisent des sit-in à Taza, en protestation contre la construction d’un château d’eau près de Borj du Bastioune, un monument phare de la ville, construit sous les Saadiens il y a plus de 400 ans.

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Muraille d’El Bastioune à Taza / Ph. Mustapha Fahmi (Yabiladi)

A Taza, la Régie autonome de distribution d’eau et d’électricité (RADEE) a démarré, en mars dernier, la construction d’un château d’eau près de la Médina. Mais un problème se pose, puisque ce chantier est mitoyen à la muraille historique la plus importante de la ville et à un autre monument historique. Borj du Bastioune a, en effet, été construit sous le sultan saadien Ahmed al-Mansour al-Dahbi (1578 – 1603). Depuis le début du projet, riverains et associations locales crient leur colère et expriment leur inquiétude sur le devenir d’un lieu qui mérite conservation.

En effet, ce lieu «est le point fort de Taza, puisque c’est vers lui que converge tout le système des murs» plusieurs fois centenaires. Selon l’inventaire du département de la Culture, «il semble que le bastion ait remplacé une construction plus ancienne, ce qui laisse supposer que cet endroit de la ville a toujours été un point sensible dans les stratégies de guerre». «Sa position lui permettait non seulement de barrer la route aux adversaires, mais aussi de surveiller les sources qui donnent naissance à Oued Anemli», poursuit la même source.

Pour toutes ces raisons, le tissu associatif de Taza considère le lancement du chantier comme un réel danger menaçant l’existence même de la muraille.

Dans la foulée, les autorités locales et la Préfecture de police ont émis un ordre écrit, exigeant l’arrêt immédiat des travaux. Elles considèrent que ces derniers ne «respectent pas la distance légale à devoir garder entre les chantiers de construction et les sites historiques». En dépit de cet avis, le travail continue jusqu’à ce jour.

Une affaire portée devant la justice

«Ce bastion a été décrit dans ses détails par Compardou et Terrasse. Il mesure 26 mètres de côté sur 20 mètres de hauteur. Sa terrasse est entièrement en Tabia. Les chaînes angulaires sont en briques plates et bien cuites. Leurs dimensions varient entre 0,12m et 0,14m de largeur et 0,35 à 0,38m de longueur et 3 ou 4 cm d'épaisseur (…) Sa position lui permettait non seulement de barrer la route aux adversaires, mais aussi de surveiller les sources qui donnent naissance à Oued Anemli», précise l'Inventaire du Patrimoine culturel du Maroc.

Hassan Arid, président de la section locale de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), explique à Yabiladi que «ce bastion a tenu debout malgré toutes les rudes épreuves auxquelles il a été soumis à travers les siècles». En 1916 déjà, il a été inscrit parmi les monuments historiques nationaux, en vertu d’un Dahir, nous rappelle le militant. Et d’ajouter : «En mars dernier, nous avons été étonnés de voir l’ouverture d’un chantier de construction à 80 mètres du bastion. C’est un crime !»

Par conséquent, plusieurs associations de la ville se sont constituées au sein d’une «Coordination pour la protection du patrimoine de Taza». Cette dernière a organisé plus de sept sit-in, nous indique le militant. Parallèlement, des démarches ont été entreprises pour intenter deux procès. Hassan Arid nous explique :

«Le fait que l’AMDH soit reconnue comme une association d’utilité publique nous permet d’ester en justice, entre autres. A travers le premier procès, nous exigeons la destruction de ce qui a été mis sur pied dans le cadre des travaux du château d’eau. Une première audience est prévue le 16 mai prochain. Quant au deuxième dossier, il concerne notre plainte contre la RADEE. Un procès-verbal a été rédigé dans ce sens. Maintenant, nous espérons pouvoir obtenir gain de cause, car cette affaire concerne non seulement les habitants de Taza, mais aussi tous les Marocains.»

Hassan Arid.

Parallèlement à ces démarches, le président de l’AMDH à Taza prévoit «des conférences scientifiques, pendant le mois du Ramadan, pour traiter des questions liées aux monuments historiques de la ville». Hassan Arid appelle également les autorités à ouvrir le dialogue sur cette problématique, portant la responsabilité à la RADEE et à l’ancien préfet. Il souligne d’ailleurs que «c’est sous le mandat de celui-ci qu’a été octroyée l’autorisation de construire ledit château d’eau, sans tenir compte de l’impact que cela pourrait avoir sur le monument historique mitoyen».

Le bastion a vécu des jours meilleurs

«Même sous le Protectorat, l’armée française a respecté la symbolique de ce lieu, près duquel elle a mis en place une caserne militaire», dénonce encore Hassan Arid. De son côté, le militant associatif Mohamed Bellachqar a indiqué à Yabiladi que «malgré le Protectorat, les Français étaient plus conscients de la valeur du ‘Bastioune’». Ceci dit, «la muraille n’a jamais été restaurée, alors qu’elle est bien inscrite au patrimoine national. Personne ne connaît les raisons ou les responsables de cette négligence», contraste-t-il.

Justement, notre interlocuteur rappelle que «le ministère de tutelle a envoyé une commission pour s’enquérir de la situation. Elle a énuméré toutes les violations à la protection de la muraille, mais sans donner suite. Les travaux de construction sont toujours en cours». C’est pourquoi, Bellachqar promet que «la contestation va continuer selon un programme de mobilisation déjà établi», espérant «redonner à Taza toute sa valeur historique perdue» et «faire payer les responsables de la situation actuelle».

Pour sa part, le chercheur en histoire Tarek Aouja souligne auprès de Yabiladi que ce bastion a «contribué grandement à barrer la route aux Ottomans», ce qui le laisse s’interroger «autour de cette mise à l’abandon». Dans ce sens, il considère la construction de ce château d’eau comme «une véritable mise au défi de la part de la RADEE aux habitants et à la mémoire de Taza».

Le chercheur conclut ainsi en se posant plusieurs questions auxquelles il dit ne pas trouver de réponses : «Qui est responsable de ce scandale dont toute la ville subit aujourd’hui l’impact ? Quel est l’objectif derrière la mise en place de ce chantier sur ce lieu précis ? J’espère que les concernés reviendront à la raison et que les choses pourront rentrer dans l’ordre.»

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