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Société Publié

Le Maroc a-t-il toujours la maîtrise de sa politique migratoire ? [Tribune]

«Les spécialistes savent bien que la question de la protection est un biais des politiques migratoires européennes car celle-ci se fait presque toujours dans l’intérêt des Etats membres et non des premiers concernés, les migrants, que l’on veut maintenir à l’écart du sol européen le temps de les trier et de sélectionner ceux qui intéressent.»

Photo d'illustration / Gadem

Aux Ateliers de la pensée qui ont eu lieu à Dakar début novembre, où était présent le Gadem, qui proposait à partir de l’expérience marocaine une convergence des sociétés civiles africaines pour promouvoir une politique migratoire africaine et dans l’intérêt des Africains, la question de la gouvernance des mobilités a été abordée à maintes reprises, traduisant une véritable préoccupation face au déséquilibre stratégique en faveur de l’Europe. La problématique des migrations, des mobilités et des frontières a été abordée à partir d’une préoccupation commune que les mots d’Achille Mbembé traduisent parfaitement : «Les Africain.e.s sont déjà étrangers partout ailleurs, ils n’ont pas besoin d’être des étrangers chez eux».

Ces débats africains passionnants sur d’autres façons possibles d’habiter ensemble le monde que nous ramenons de Dakar, résonnent encore en nous et nous poussent à remettre à plat la question des financements de l’Union européenne et des Etats membres concernant la migration, en Afrique en général et au Maroc en particulier. Car, à la lecture de la multiplication des projets financés au Maroc, nous voyons plus une forme de tutorat que de coopération. A travers tous ces financements de projets autour des questions migratoires, les Etats membres de l’Union européenne tentent de nous imposer leur agenda et leurs propres préoccupations.

Il y a là un réel danger pour la pérennité de notre politique migratoire, pour son autonomie et sa pertinence stratégique. A minima, cela pose beaucoup de questions. Ces financements sont-ils des dons de la main gauche pour soigner celles et ceux que sa main droite blesse par ses politiques sécuritaires d’éloignement des migrants et d’externalisation des contrôles migratoires ? N’essaye-t-on pas de faire de nous les supplétifs sécuritaires de l’Europe, malgré nous, alors qu’en même temps nous essayons de construire une politique migratoire innovante et participer à une politique africaine ambitieuse ? Comment nous, Marocains, Africains, pouvons-nous résister face aux pressions des agences publiques des Etats membres de l’UE et à la multiplication de leurs projets, qui ciblent des domaines qui ne sont pas prioritaires au regard de notre stratégie nationale de l’immigration et d’asile (SNIA) ?

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Un exemple qui montre que l’action des partenaires techniques et financiers (PTF) du Maroc est à terme préjudiciable à la dynamique voulue par les hautes autorités et par la société civile concernant la migration : la mise sur l’agenda politique des centres d’accueil et d’hébergements des migrants et demandeurs d’asile. L’OIM, la coopération technique allemande, la coopération suisse, cachent à peine leurs plans pour utiliser la stratégie nationale de l’immigration et l’asile à des fins de fixation des primo-arrivants au Maroc par la construction de «centres» dont la finalité est troublante. Et l’offensive est régionale car cela se passe également dans d’autres pays d’Afrique, comme le Niger ou Tunisie.

Sous couvert d’une démarche humanitaire, la prise en charge des personnes migrantes vulnérables, on nous demande de construire des «centres d’hébergements», des sortes de camps «soft» où seront fixées, et donc triées, des personnes en mobilité, et dont la facture sera réglée par les PTF. Bien évidement, les migrants les plus vulnérables ont le droit d’être mis à l’abri, mais la question qui se pose est pourquoi ne pas plutôt participer alors à des financements de logements sociaux où les migrants pourraient trouver des logements au même titre que les Marocains au lieu de séparer les populations et d’enfermer certaines à part ? Les spécialistes savent bien que la question de la protection est un biais des politiques migratoires européennes car celle-ci se fait presque toujours dans l’intérêt des Etats membres et non des premiers concernés, les migrants, que l’on veut maintenir à l’écart du sol européen le temps de les trier et de sélectionner ceux qui intéressent. Cette politique d’externalisation est aussi nommée «le partage du fardeau migratoire».

Et pour contourner les résistances de celles et ceux qui participent à la nouvelle politique migratoire et qui savent lire entre les lignes, la nouvelle stratégie des PTF est de viser le niveau local. Le choix des bailleurs est de viser les communes sans concertation avec les autorités en charge de la politique migratoire, ni débats avec la société civile engagée, en proposant des millions de dirhams pour construire ces centres. L’exemple de la ville de Marrakech est instructif à cet égard. Le conseil local a programmé la construction d’un centre d’accueil d’un montant de 15 millions de dirhams (1,3 millions d’euros), financé par la coopération technique allemande, sans que le niveau national ne soit associé aux discussions ! Or, le cadre juridique relatif aux collectivités territoriales fixe clairement les compétences des communes et la gestion de la migration n’en fait pas partie. Cette ingérence dans la politique territoriale marocaine pourrait presque être interprétée comme une atteinte à la souveraineté du Maroc.

L’habitude endort la prudence. (Proverbe africain, Dictionnaire des proverbes africains, 1984)

Mais pourquoi une telle insistance sur la création des centres au moment même où les plus hautes autorités de l’Etat sont fermes sur cette question ? Sur un autre registre, les PTF œuvrent inlassablement à la mise sur l’agenda de la «réintégration». C’est ce que l’on nomme aussi «les retours volontaires» mais qui sont en réalité des instruments d’expulsion et d’éloignement de nos compatriotes résidant en Europe et auxquels les Etats membres de l’UE rêvent, depuis des années, d’adjoindre des migrants qui auraient «transité» par le Maroc. Là aussi, la pression se fait à l’échelon local, et comme par hasard ce sont les communes se trouvant sur les itinéraires migratoires qui sont ciblées. GIZ/ANAPEC, GIZ/MCMREAM, OIM/MI, CTB/SC, AECID, DDC/EN…

Le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la migration (MCMREAM) et sa Direction des Affaires migratoires, manquent de ressources pour résister face à cette avalanche de programmes et d’assistances techniques, concourant à la réalisation des desseins d’externalisation. Face à la faiblesse de coordination des PTF, l’on ne peut que constater l'extraordinaire capacité dont jouissent ces dernières pour démultiplier les projets et les partenariats qui concourent à deux mêmes objectifs : favoriser la «réintégration» - c’est-à-dire, en réalité, l’expulsion des MRE et le retour dit «volontaire» des migrants vers leurs pays d’origine - et faciliter la fixation des migrants au Maroc dans les communes ciblées par l’action des PTF.

Le gouvernement des mobilités, une nouvelle forme de domination postcoloniale ?

Ainsi, se met en place, lentement, à notre insu et sans notre mandat, une gouvernance des mobilités totalement dominée par les priorités européennes qui nous assomment à coups de projets, d’expertise internationale et de millions d’euros. Dans un monde en mouvement où les déplacements sont la réalité de tous mais où tous ne se meuvent pas avec la même facilité ni comme ils le désireraient, les questions de populations, de leurs habitats et de leur existence est devenue une question de géopolitique de la mobilité.

Au Maroc, nous sommes au centre des effets de cette géopolitique. Nous pensions pourtant qu’avec notre nouvelle politique migratoire nous nous étions invités à la table des puissants. Mais si nous ne résistons pas de manière plus ferme à cette instrumentalisation de «l’aide au développement», qui se fait dans l’intérêt exclusif de ceux qui la distribuent et profitent d’abord à leurs agents, experts et ONG, nous serons juste bons à leur servir le thé à la menthe dans le respect de notre tradition d’hospitalité.

Comme cela a été rappelé aux Ateliers de la pensée à Dakar, la question du XXIe siècle sera celle du gouvernement des mobilités. Oui, mais quels seront les pays qui le dirigeront et qui décideront alors qui pourra bouger ou pas, et comment ? Cette bataille, qui a commencé depuis longtemps, se livre aussi au Maroc et devra se livrer partout, en Afrique et ailleurs, au risque sinon de voir les anciennes puissances coloniales nous dicter nos manières de circuler et d’entrer en relation avec le monde.

Par Mehdi Alioua et Hicham Rachidi, fondateurs du Gadem

Visiter le site de l'auteur: http://www.gadem-asso.org

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