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Sport   Publié

Equitation : « Je rêve de voir les Marocains non-voyants davantage révéler leur talent »

Depuis sa victoire l’année dernière au CSI Para-jumping de La Baule en France, Salim Ejnaini a suscité l’intérêt des médias. Dans un entretien, ce cavalier non-voyant de 24 ans que le handicap n’a pu empêcher de vivre sa passion, se confie sur son parcours et ses liens avec son pays d’origine. Interview.

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Yabiladi : Vous avez perdu la vue très jeune. Que s’est-il passé ?

Salim Ejnaini : En effet, j’étais encore à la mamelle quand j’ai commencé à avoir des problèmes de vision. À l'âge de six mois, j'ai été diagnostiqué d'une maladie grave. À l'issue d'à peu près une année de traitement, j'ai été guéri, en perdant toutefois la plus grande partie de ma vision. Je parvenais quand même à distinguer quelques visages, des formes, et des couleurs, ce qui me permettait de regarder la télévision, participer à quelques activités, mais pas de lire. À mes 16 ans, j'ai totalement perdu ce restant visuel. Aujourd'hui, tout ce que je perçois est un grand flot lumineux inutile et douloureux. Voilà pourquoi je porte constamment des lunettes noires.

Vous aimez particulièrement l’équitation. D’où vous vient cette passion ?

J'ai eu le plaisir d'approcher les chevaux grâce à quelques animations proposées par mon école lorsque j'avais 10 ans. J'ai immédiatement été pris de passion pour le contact avec l'animal. Un jour, un ami de la famille a proposé de me présenter à son magnifique cheval de dressage. Nous y avons passé toute l'après-midi. J'ai alors demandé à ma mère si elle était d'accord pour m'aider à tenter l'expérience en club. Elle a accepté.

Et comment avez-vous décidé de devenir cavalier ?

Suite à ma demande, ma mère s'est immédiatement mise à la recherche d'un club qui accepterait de m'accueillir, ce qui a été compliqué dans un premier temps, car tout le monde semblait inquiet face à mon handicap. Elle m'a, malgré tout, annoncé un jour qu'elle avait trouvé un club qui acceptait de me donner des cours particuliers dans un premier temps, puis des cours collectifs après quelques mois. C'est de cette manière que je suis entré dans le milieu de l'équitation.

Les débuts ont été difficiles ?

Pas vraiment, j’ai commencé tout doucement… Je suis d’abord monté à cheval en région parisienne, où j'habitais encore à l'époque. Puisque je débutais en cours particuliers, je me suis vu attribuer un cheval expérimenté et fiable, pour faire mes premiers pas dans le domaine, de janvier à juillet 2004. J'avais alors 12 ans. J'ai ensuite intégré en cours collectif pendant deux ans, dans ce même club en région parisienne. Pendant que j'apprenais progressivement, je me suis également renseigné sur les personnes qui étaient dans ma situation, et qui avaient pu parvenir à pratiquer leur passion en compétition. Je suis notamment tombé sur le nom de Laetitia Bernard, première cavalière non-voyante à enchaîner un parcours en compétition officielle, et j'ai tout de suite été pris d'une grande admiration. Je me voyais à l'époque extrêmement loin de pouvoir un jour atteindre un tel objectif.

En 2006, ma famille et moi avons déménagé en région bordelaise. Il fallait donc trouver un nouveau club, un club qui serait d'accord pour m'accueillir, dans ma situation. Par chance, nous avons visité les écuries où cette fameuse cavalière, Laetitia Bernard, c'était parfois entraînée avant de participer au Jumping de Bordeaux. Ma situation pour eux n'était donc pas forcément un problème. Je me souviens d'ailleurs des premiers mots du directeur, qui m'a dit que j'étais au bon endroit pour faire de la compétition si je le souhaitais. C'est donc entouré de personnes volontaires, encourageantes, que j'ai entamé à ce moment-là ma préparation pour atteindre le plus grand de tous mes rêves de l'époque, être capable de participer à des compétitions de saut d'obstacles.

En pratique, comment un non-voyant monte-t-il à cheval?

Je dirais qu'une personne non-voyante monte à cheval de la même manière qu'elle se débrouille dans la vie, en faisant appel à toutes ses ressources. Le fait d'être privé de la vision nous retire une bonne partie des informations que nous pouvons avoir sur notre environnement éloigné, mais nous recevons quand même des informations utiles, notamment au travers de tout ce que nous pouvons entendre. C'est de cette manière qu'une personne non-voyante est capable de se déplacer dans son environnement.

En ce qui concerne la technique en elle-même, que l'on soit voyant ou non, un cavalier fait appel à son ressenti plus qu’à ses yeux lorsqu'il est à cheval. C'est au travers de l'écoute que nous pouvons avoir de tout notre corps, du corps de notre cheval, de tout ce qui peut se passer au sujet de l'équilibre, de l'impulsion, du mouvement, des changements de direction, qui nous donne toutes les informations dont nous avons besoin pour savoir ce que notre cheval applique ou non.

La seule différence fondamentale avec un autre cavalier est que je suis dans une relation perpétuelle de confiance et de dialogue avec mon cheval, dans le sens où j'ai besoin que ma monture soit capable d'exploiter toutes les informations visuelles qui lui viennent, et qu'il prenne l'initiative d'y réagir avec pertinence. Par exemple, aujourd'hui, mon cheval est capable de me faire éviter un obstacle, un autre cheval, une personne, ou un objet qui serait gênant sur le terrain d'entraînement. En compétition, la méthode traditionnelle et de faire appel à un autre cavalier, qui guide le cavalier non voyant en lui donnant des informations vocal pendant qu'il enchaîne lui-même le parcours. 

Quelles relations gardez-vous avec le Maroc ?

Bien que je sois né en France, j'ai toujours conservé un amour profond pour mon pays d'origine. Je suis très régulièrement amené à y revenir.

La volonté que la Fédération royale marocaine des sports équestres manifeste à s’impliquer dans le développement de ma discipline me touche au plus haut point, et je l'en remercie très sincèrement.

La promotion de ce sport pour les enfants non-voyants au Maroc fait-elle partie de vos projets ?

Absolument. Comme je le disais plus haut, l’implication de la fédération marocaine dans la médiatisation du travail que nous sommes parvenus à accomplir est vraiment encourageante. J'ai espoir que cela permette à des personnes, enfants ou adultes, d'oser essayer et révéler leur potentiel. Et je serai très heureux de participer, avec tous les moyens dont je dispose, à la réalisation d'un travail dans ce sens sur le territoire du royaume.

Salim Ejnaini teste sa nouvelle méthode en entrainement

Vous souhaitez créer une nouvelle méthode pour les cavaliers aveugles ?

En réalité, il existe déjà plusieurs méthodes différentes permettant à un cavalier d'enchaîner un parcours d'obstacles. A l’époque, le choix s'était porté préférentiellement sur la méthode avec un guide parce qu’elle semble être la plus efficace, permettant le plus de compétitivité aux cavaliers aveugles.

La méthode que nous mettons actuellement en place, et que j'espère réussir à appliquer en compétition me permet d'être aussi compétitif qu'un cavalier valide, sans avoir besoin d'ajouter un second cheval sur la piste.

Cette méthode est basée sur deux choses. La première est un repère situé à chaque obstacle, généralement il s'agit d'une personne, qui indique la position de l'obstacle afin que je puisse me diriger vers lui. Idéalement, cela demande donc qu'il y ait autant de personnes que d'obstacles à sauter.

La deuxième est une personne qui se place au milieu du terrain et dont le rôle est de me guider sur les courbes entre les obstacles. Cette dernière me donne donc des informations de direction. L'objectif est de l'équiper d'un émetteur, afin qu'elle puisse me parler dans une oreillette, par ce que dans son cas, je n'ai pas besoin d'entendre la provenance exacte de l'indication.

L'intérêt de cette méthode est de me permettre plus d’autonomie sur le terrain, d'être moi-même en pleine maîtrise de mon parcours et de ma performance, avec une adaptation moins contraignante, et qui impose moins de limite de sécurité.

Jusqu'à aujourd'hui, les premiers retours que je peux avoir sur cette méthode sont tout à fait encourageants. Et j'ai aujourd'hui le véritable espoir de la mettre en application en compétition très bientôt.

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