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Tribune

Me Abderrahim Berrada, un homme libre

Suite au décès de Me Abderrahim Berrada, ex-prisonnier politique des années de plomb, le journaliste et écrivain Jaouad Mdidech (La Chambre noire, édition Eddif, 2000) a tenu à publier ce texte en hommage à la vie exemplaire de ce grand avocat marocain. Rédigé quelques semaines avant le décès, ce texte est paru en arabe il y a quelques jours dans l’ouvrage «Contre l’oubli, fidélité à un beau rêve», dont une version en français est attendue.

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Me Abderrahim Berrada / Archive - DR
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Juste une semaine après notre transfert à la prison civile (Ghbyla) de Casablanca après huit mois passés à Derb Moulay Cherif, je reçus la visite de mon avocat. On est en septembre 1975. Au parloir où on m’avait mis, j’entendis le crissement d’une porte s’ouvrir et un homme jaillir. Je ne connaissais pas encore Abderrahim Berrada, mais j’en avais entendu parler. Qui l’avait recommandé pour venir me défendre ? Jusqu’à aujourd’hui (février 2022), je ne sais pas. Peu importe, le bonhomme assis en face de moi ne m’inspira pas trop confiance, m’intimida même un peu par son regard direct et un visage n'esquissant le moindre sourire. Peut-être le vigile immobilisé derrière la porte qui surveillait à travers le judas nos paroles, nos faits et gestes, l’empêchait d’être plus à l’aise, plus souriant, moins crispé. Toujours est-il, je me rappelle de seulement deux questions qu’il m’avait posées : étais-je bien traité dans cette prison ? Avais-je jamais entendu parler au cours de l’interrogatoire de police à Derb Moulay Cherif d’un détenu qui porte le nom de Bekkali, qui aurait succombé sous la torture ? Le nom de Bekkali, lui répondis-je, ne me dit rien, la seule personne que je connaisse à avoir succombé à la torture est Abdellatif Zeroual.

Nous nous quittâmes au bout d’un quart d’heure.

Cet entretien, plutôt lugubre dans ce parloir encore plus lugubre, sera mon premier contact avec un homme que j’appris à connaitre au fil des ans, voilà bientôt un demi-siècle : courtois, humain, intelligent, droit, érudit, aux convictions infaillibles et sans concession. Sa détermination dans la défense de ses idées et convictions, au détriment de ses intérêts personnels et de sa famille, n’ont pas été sans agacer et déranger quelques êtres les plus chers à son cœur.

Abderrahim est comme ça, à croquer en entier ou à laisser. Ses échanges courageux avec Afazaz, le président du tribunal qui nous avait jugés, sont des moments forts, lumineux, gravés dans la mémoire collective des prisonniers et des prétoires. Un téléphone sous écoute, un passeport confisqué, des intimidations et des menaces qui décourageraient plus d’un, rien n’ébranlait la détermination de maître Berrada.

Ahuri à l’écoute des lourdes sentences qui nous avaient frappées, les yeux rouges de trop de larmes, il s’approcha de moi, me tapota affectueusement l’épaule d’une main tremblante et me chuchota d’une voix émue : courage. Il était 6 heures du matin d’un jour du mois de février 1977.

A dix heures tapantes, ce même jour, on me guida vers le même parloir, ce fut la visite que j’attendais le moins. Qu’est-ce qu’il veut encore ce bonhomme, me dis-je, en traversant le couloir du quartier européen ? Le procès est fini, les verdicts sont rendus, pourquoi cette visite encore ?, me demandais-je ? Non, cet avocat ne prend pas les choses à la légère, au lieu d’aller prendre des vacances et tourner la page d’un procès si éprouvant, il est allé rendre visite le lendemain des verdicts à ses «clients» : pour Abderrahim, c’est plus qu’un devoir, c’est une nécessité.

Quarante-cinq ans après notre première rencontre, Abderrahim est resté égal à lui-même, une amitié complice s’est développée entre nos deux familles : Naima mon épouse et moi ; lui et Monique. Notre ami Abderrahim aime la compagnie de ceux qu’il aime et respecte. Que de soirées avons-nous passées ensemble, à discuter, à refaire le monde, à rire à gorgé déployée, toujours un bon verre à la main, ce «verre propre» qui nous a rendu si complice !

Un jour, il vint taper à la porte de ma maison après la parution de son livre «Plaidoirie pour un Maroc laïc». Il a tenu à me le remettre en mains-propres, il est ainsi Abderrahim : fidèle à ses amitiés, courtois, perfectionniste. A travers ce livre, on perçoit encore mieux la personnalité du bonhomme, cette belle plume qui ne transige pas : directe, sans fioriture. L’auteur n’a rien à se reprocher, une page immaculée sans la moindre rature, et il voudra qu’elle le reste ainsi jusqu’à son dernier souffle. C’est ainsi Abderrahim, à prendre en entier ou à laisser. L’on ne va pas le laisser : Nous attendons avec impatience et curiosité son prochain livre, où il a certainement encore des choses à révéler, des choses vécues, intensément, tout au long de son parcours d’avocat et d’homme libre.

Article modifié le 22/02/2022 à 13h53

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