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Interview

«L’île du couchant», un roman historique de Gilbert Sinoué sur Moulay Ismaïl [Interview]

Après 32 romans historiques nécessairement portés sur la région du Moyen-Orient, l’écrivain romancier et scénariste Gilbert Sinoué a consacré son dernier opus à une partie de l’histoire du Maroc. Dans «L’île du couchant», on découvre le personnage du sultan Moulay Ismaïl sous un nouveau jour et il ne s’agit que du premier tome d’une trilogie consacrée au Maghreb extrême.

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L'écrivain franco-égyptien Gilbert Sinoué / DR.
Temps de lecture: 6'

Paru le 3 juin 2021 aux éditions Gallimard, «L’île du couchant» est un nouveau roman historique de l’écrivain franco-égyptien Gilbert Sinoué. Pour la première fois, ce dernier s’éloigne du Moyen-Orient et s’intéresse à l’Afrique du Nord, particulièrement le Maghreb extrême. L’histoire commence avec l’intronisation du sultan Moulay Ismaïl au Maroc, le 10 avril 1672. Elle suit les intrigues du pouvoir, dans un contexte où le nouveau commandeur des croyants gouvernera pendant un demi-siècle, travaillant sur l’unification du pays, étendant son territoire, mais régnant aussi d’une main de fer. Les événements sont racontés à travers le regard de Casimir Giordano, un Français, médecin personnel du sultan. Dans cet entretien, l’auteur du roman historique décrit ce dernier comme le premier volume d’une trilogie.

Pourquoi cette appellation de «L’île du couchant» ?

En arabe, on appelle cette région «Jzirat al maghreb». En français, Maghreb signifie couchant et l’on a longtemps qualifié le Maroc d’île aussi, sur la base des descriptions géographiques d’antan qui l’ont présenté comme une sorte de territoire entouré de mer. L’histoire se passe dans cette région, dont le nom a donc été donné au livre et il y aura un deuxième tome l’année prochaine. Sa première version s’appelle «Le bec de canard», en allusion à un deal passé entre l’Allemagne et la France. Cette dernière a cédé une région d’Afrique en forme de bec de canard aux Allemands, à condition de la laisser instaurer le protectorat au Maroc.

Dans ce premier roman historique, mon intérêt pour cette région d’Afrique du Nord est venu, au départ, de mes voyages au Maroc en tant que touriste. A travers des amis, j’ai beaucoup appris sur le pays. J’ai appris à mieux le connaître, en dehors de cette posture de touriste français venu bronzer sur la plage. L’histoire du Maroc m’a fasciné. Cependant, j’ai remarqué qu’elle était mal connue, et des Marocains et des occidentaux. Moi-même je ne la connaissais pas mais en lisant plus et en cherchant plus, j’ai trouvé que le Maroc était effectivement une île tout à fait à part dans la région et que l’on ne peut pas la comparer aux pays voisins.

En voulant y consacrer un roman historique, je me suis longuement documenté pendant plus d’un an, en lisant des quinzaines de livres et faisant des recherches à la Bibliothèque nationale de France, tout en étant aidé et conseillé par l’historien Mustapha Qadery. Je n’oublierai jamais le soutien qu’il m’a apporté. Je lui ai d’ailleurs confié mon manuscrit avant sa publication, pour tenir compte de ses remarques afin de rester en phase avec les faits historiques réels. Il a toujours eu la gentillesse de me répondre et je lui dois beaucoup.

Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir le roman historique comme genre pour parler du Maroc ?

Si vous voyez ma bibliographie, vous verrez que j’ai toujours eu en tête de raconter des choses difficiles facilement. Je veux transmettre et travailler sur des thèmes compliqués, mais en faisant le choix d’y ajouter une part de romanesque, qui n’induit pas pour autant le lecteur en erreur vu la nature du roman historique comme genre. C’est une manière de rapprocher des thématiques historiques des gens, tout en étant accessible au plus grand nombre.

Je n’ai pas voulu faire un livre d’histoire, car il y en a déjà beaucoup qui sont écrits sur le Maroc, notamment sur le règne de Moulay Ismaïl. Le mien aurait été un livre d’histoire de plus. Or, faire le choix d’écrire des événements historiques dans un roman, c’est choisir une forme de passerelle, qui permet de plonger n’importe quel lecteur de l’Histoire.

Un roman historique sur le Maroc est quelque chose de nouveau pour vous ?

J’ai beaucoup écrit sur le Moyen-Orient et j’ai fait une trilogie aussi, mais je n’avais jamais écrit sur le Maroc. Je n’y ai pas pensé, mais il m’a fallu des rencontres avec des amis marocains qui m’ont parlé avec complicité de leur pays. J’ai découvert alors le personnage de Moulay Ismaïl et cela m’a réellement révélé un personnage de roman. S’il n’avait pas existé, on aurait pu l’inventer dans un écrit romanesque !

J’ai commencé le livre au moment de son règne. Tout ce premier tome est basé sur lui. Le deuxième va couvrir la période du Protectorat en commençant en 1912, jusqu’à l’indépendance du Maroc. Je me suis beaucoup intéressé au passé du Maroc avant l’invasion arabe aussi et au peuple amazigh car lorsqu’on parle de ce pays, on ne peut pas ne pas parler de la culture amazighe. Cette population a été la première au Maroc, elle a créé les premiers petits royaumes et elle a fait assoir son pouvoir, avec des croyances, une écriture, des savoir-faire et un art de vivre. Après l’invasion arabe, l’Histoire a évolué jusqu’à ce qu’il y ait un seul peuple aujourd’hui, que l’on ne peut pas différencier ou séparer sur la base de l’arabité ou de l’amazighité.

Ces influences historiques entre les populations qui se sont entremêlées pour faire la diversité caractéristique de pays se trouvent dans différentes régions du monde. On différencie les époques aujourd’hui, mais pas les entités, les habitudes et les traditions qui se sont influencées les unes les autres.

Qu’est-ce qui vous a inspiré autant pour consacrer ce roman historique à Moulay Ismaïl ?

On a beaucoup écrit sur Moulay Ismaïl. Il est décrit par la plupart comme étant d’une grande dureté et cruauté. Mais c’est oublier complètement qu’en parlant de lui, on est dans une époque où les dirigeants du monde étaient nombreux à être durs. L’histoire des siècles passés est faite de guerres de pouvoir et de défense de territoires. En Europe, nous avons eu des rois et des dirigeants tyrans qui étaient très violents dans la défense de leurs zones de règne et de pouvoir. Il y en a eu au Moyen-Orient et partout ailleurs, à cette même époque.

Après, ceci est la version que l’on connaît habituellement sur Moulay Ismaïl. Mon objectif n’est pas de raconter combien il avait de femmes et d’enfants, ou comment il décapitait des gens pour l’exemple. Ce qui m’a intéressé à mettre en avant dans ce roman historique, c’est plutôt ce qu’il a accompli pendant son règne, sa volonté d’unir le Maroc, qui était jusque-là une forme de mosaïque entredéchirée pendant longtemps, chacun voulant y asseoir son pouvoir. Dans un contexte aussi complexe, il est clair que le sultan a dû faire preuve d’une extrême rigueur pour mettre au pas tous ceux qui voulaient un pays divisé.

N’oublions pas qu’en plus de ces luttes internes, Moulay Ismaïl faisait face aussi à l’hégémonie de pays européens qui voulaient s’accaparer le territoire de cette «île du Couchant». Il a dû faire front contre l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et nombre de dirigeants européens qui prétendaient à avoir un territoire en Afrique du Nord. Il s’est battu contre tout ce monde pour la réunification du pays.

Comment peut-on écrire un roman historique sur l’Afrique du Nord ou sur le Moyen-Orient, sans tomber dans l’orientalisme occidental ?

C’est très difficile de ne pas tomber dans l’orientalisme, une certaine rigueur est nécessaire. D’abord, il ne faut pas que le roman nuise au travail historique. En retour, le travail historique ne doit pas laisser l’écriture romanesque prisonnière du récit de l’Histoire. C’est un réel travail d’équilibriste où il faut faire des choix, prendre le parti de relater certains aspects de faits réels et devoir se passer d’autres, pour ne pas dérouter le fil de l’écriture du roman.

Chaque fois que j’entame le projet d’un nouveau roman historique, j’éprouve cette même difficulté. Chacun de ces ouvrages et chacune des histoires qu’il raconte est une nouvelle rencontre que l’on débute, sans savoir comment elle pourrait évoluer dans le temps. Chaque roman et chaque histoire ont leur caractère et c’est donc un travail d’équilibriste constant qu’il faut effectuer.

Prendre le parti d’écrire un roman historique, c’est s’attendre à être au cœur du débat, voire de la polémique, entre historiens et romanciers ?

Je sais que qu’il y a des historiens qui détestent les romans historiques. En dehors des exigences de rigueur dans l’écriture de l’Histoire, je pense qu’il y a un aspect sectaire, en ce sens où l’on se dit : «Je suis historien, c’est mon domaine de travail à moi, je ne veux pas que l’on vienne s’amuser dans ma cour de récréation». Je trouve qu’il est prétentieux de ne pas vouloir partager ses connaissances avec le plus grand nombre. Mais il y a aussi des chercheurs et des historiens qui ont l’esprit ouvert.

Ce qui est impardonnable bien entendu, c’est de raconter n’importe quoi dans un roman historique, sous couvert qu’il y ait une part romanesque délibérée mais qui transmet des éléments erronés sur l’Histoire. André Gide a écrit que le roman historique était «la vérité fausse ou le mensonge vrai».

Vous avez écrit 32 romans historiques avant celui-là. C’est un genre qui a le vent en poupe, selon vous ?

Pas du tout et je pense qu’il intéresse de moins en moins de lecteurs, mais je veux faire le choix d’écrire dans ce genre-là car il me plaît. A l’inverse de ce que qu’on peut penser, je crois que le roman historique a eu son époque de gloire qui n’est plus. Nous avions les chefs-d’œuvre de référence dans ce genre avec Walter Scott, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert ou encore Victor Hugo. Il y a eu une grande époque du roman historique, mais cette tendance a baissé depuis quelques années.

Aujourd’hui, beaucoup de gens veulent qu’on leur raconte nos vies. On a constamment besoin d’être conseillé, de savoir comment maigrir, comment être heureux… On aime avoir un miroir en face de soi, pour se regarder, se parler, s’entendre. C’est une grande mode dans l’écrit contemporain, mais cette tendance psychanalytique ne m’intéresse pas.

Article modifié le 2021/06/05 à 16h00

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