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Société Publié

Colette Pétonnet, l’anthropologue des bidonvilles marocains

Dans les années 50, cette anthropologue a arpenté pendant sept ans Casablanca et Rabat. Dans la capitale, son objet d’étude fut le bidonville de Douar Doum, où elle décrivit la manière des Marocains de se déplacer et de s’orienter, sans commune mesure avec celle des Européens.

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Le bidonville de Douar Doum, à Rabat, né dans les années 1930. / Ph. Rabat-Maroc.net

«Je parle l’arabe et suis émerveillée par la richesse des formules de politesse, par l’attention que la langue porte au quotidien, au banal, aux objets simples, aux tâches ordinaires, je ne lis pas, j’écoute et j’observe.» Par ces mots, l’anthropologue française Colette Pétonnet (1929-2012) décrit son quotidien au Maroc, où elle vécut à Casablanca et Rabat pendant sept ans.

A la fin des années 40, au sortir de la guerre, Colette Pétonnet, alors étudiante à Paris, s’ennuie sur les bancs de l’université. «Je ne sais pas ce que je peux. Je ne me connais guère, et là, la rencontre est impossible, je touche à tout, un peu de psychologie, un peu de droit, un peu de philo, je monte à Paris et je suis effrayée par l’agitation de la grande ville, par la diversité des trésors qu’elle recèle et que je ne sais apprécier, je suis déçue par l’Université, je ne comprends pas le pourquoi de ces cours magistraux, je ne perçois pas l’intérêt de ces leçons dont l’académisme m’accable et m’endort», confie Colette Pétonnet dans une interview donnée à la revue Urbanisme en 1995, recueillie par Thierry Paquot, philosophe et professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris.

C’est alors qu’elle part, «loin» : au Maroc. D’abord à Casablanca puis à Rabat, le tout pendant sept ans, jusqu’en 1959. «Je suis "adoptée" par une famille. Ma "sœur" travaille avec moi. Je suis d’ici et d’ailleurs», raconte-t-elle dans cette même interview.

L’anthropologue française Colette Pétonnet (1929-2012) a vécu sept au Maroc, à Casablanca et Rabat. / DRL’anthropologue française Colette Pétonnet (1929-2012) a vécu sept au Maroc, à Casablanca et Rabat. / DR

Européens et Marocains : deux conceptions de l’orientation

Dans la capitale marocaine, elle se forme à l’anthropologie et mène ses premiers travaux de recherches. Auprès des plus précaires, elle recueille ses observations dans un long article intitulé «Espace, distance et dimension dans une société musulmane. A propos du bidonville marocain de Douar Doum à Rabat», publié dans la revue L’Homme, revue française d’anthropologie (avril-juin 1972). Les constats dont elle fait part sur la gestion des bidonvilles et le relogement des bidonvillois résonnent aujourd’hui encore. Elle y écrit ainsi : «Les dirigeants marocains utilisent, pour reloger les habitants des bidonvilles, des normes d’habitation démarquées des normes européennes ; les architectes qui proposent des solutions tenant compte des normes spontanées des milieux bidonvillois voient leurs projets, bon marché mais non prestigieux, rejetés.»

A l’époque où la chercheuse écrit, dans les années 1950, Rabat a le taux de croissance le plus élevé du Maroc. Cette «ville coloniale» jusque-là «ségréguée» en deux quartiers principaux – la médina et la ville européenne – se voit peu à peu transformée par les constructions et la répartition de la population, notamment à travers l’accroissement de la surface des anciens bidonvilles et l’émergence des nouveaux quartiers d’habitat économique. «Pour les Européens de Rabat, l’espace est devenu sauvage. Ils n’utilisent plus les noms des rues, désormais arabes. Ils ne communiquent une adresse qu’en se référant à des points de repères concrets à partir desquels ils indiquent le chemin à suivre. Leur attitude se rapproche ainsi de celle des Marocains mais elle n’est pas identique», analyse Colette Pétonnet.

C’est ainsi que l’anthropologue établit les différences entre Européens et Marocains dans leur manière de se déplacer et de s’orienter dans l’espace urbain. «Un Marocain ne se fie pas aux représentations abstraites de l’espace. De son quartier il a une vision balisée selon ses propres perceptions, et le chemin qu’il suit lui est personnel. Lorsqu’il sort de son univers connu, il demande à quelqu’un de le conduire. Quand il cherche la maison d’un quidam, il frappe à une porte, obtient une direction, se rapproche, et va de relais en relais jusqu’à ce qu’on lui montre la maison.» «C’est pourquoi, quand un Européen demande son chemin à un Marocain, il n’obtient pas toujours la réponse attendue», explique-t-elle.

«Le Marocain, qui a un sens aigu de l’orientation et sait toujours où il est placé par rapport à l’est, lui indique la direction du lieu cherché, non le chemin à suivre, car il y a toujours une pluralité de chemins à suivre et il ne sait pas lequel l’interlocuteur agréera. Il lui offre donc, si la direction ne lui suffit pas, de le conduire, c’est-à-dire de lui montrer son chemin personnel, mais grâce au déplacement de son corps et non en paroles; il ne peut pas décrire une projection imaginaire du trajet.»

Colette Pétonnet

Des travaux anthropologiques au Maroc qui lui serviront d’acquis en France

D’après les observations de Colette Pétonnet dans le bidonville de Douar Doum, les Marocains privilégient donc les chemins sinueux aux trajectoires linéaires. Un choix que l’anthropologue explique par le fait qu’«un Marocain – et a fortiori une Marocaine – n’aime pas permettre à un observateur de deviner où il va. Il lui est donc plus facile de tenir son but secret s’il chemine selon un dédale». Pour la chercheuse, cette manière de se déplacer traduit une «une perception de l’espace plus globale que linéaire». «Elle nous fait penser au labyrinthe de la médina, dont les rues ramènent au point de départ, ce qui, comme le dit Khatibi (Abdelkébir Khatibi, sociologue marocain, ndlr), "renvoie à la notion d’un temps répétitif, cyclique, opposé au temps linéaire"».

Ses travaux de recherche anthropologique au Maroc lui serviront d’acquis lors de son retour en France, en 1959, comme fonctionnaire à Paris, où elle rencontre le sociologue Louis Moreau de Bellaing. «Remarquant les poteries et les instruments artisanaux que j’avais rapportés de mon séjour maghrébin, il m’incite à m’inscrire en ethnologie, à reprendre mes études, à utiliser le savoir acquis au Maroc», dit-elle dans l’interview accordée en 1995 à la revue Urbanisme.

Le Maroc, où Colette Pétonnet a dirigé pendant plusieurs années une école dite «d’éducation de base», dans le bidonville de Sidi Othmane à Casablanca, est également l’une des étapes dans sa découverte des différentes religions. De celles-ci, «elle retient l’importance des rites pour assurer la cohésion d’une communauté», écrira d’elle Thierry Paquot dans «Colette Pétonnet (1929-2012) Une ethnologue en ville» (Hermès, La Revue, 2013).

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