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Société Publié

Maroc : Etre sans domicile fixe, entre parcours de réinsertion et désillusions

La réintégration des sans-abri reste difficile. Pour ceux qui n’ont pas de documents d’identité, la tâche est encore plus ardue, d’après l’association Jood pour la dignité des sans-abri.

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Photo d'illustration. / DR

Combien sont-ils à errer, dormir, manger – survivre, en somme – dans la rue au Maroc ? Bien plus en tout cas que ne le disent les chiffres. Officiellement, le nombre de personnes sans-abri dans le royaume plafonne à 7 226, selon des données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) publiées en octobre 2017, sur la base du Recensement général de la population de l’habitat de 2014.

Hind Laidi, présidente de l’association Jood pour la dignité des sans abri, affirme qu’ils sont largement plus que cela. «Un grand nombre de personnes sans domicile fixe n’a pas de documents d’identité ; elles ne sont donc ni identifiées, ni identifiables. Dès lors, il est impossible de recenser des personnes qui ne figurent sur aucun registre», nous dit-elle. «Par ailleurs, quand je vois les chiffres en France, dont la population globale est le double de la nôtre, cela donne une idée de cette sous-estimation : la France déclare avoir 700 000 sans-abri, sachant que c’est un pays développé qui a toutes les infrastructures nécessaires, notamment en termes d’hébergement. Ça laisse imaginer la situation ici», argue Hind Laidi.

En réalité, c’est au sein de l’Union européenne qu’il y a «au moins 700 000 personnes sans-abri», a indiqué début avril Freek Spinnewijn, directeur de la Fédération européenne des associations nationales qui travaillent avec les sans-abri (Feantsa), au journal Le Monde, à l’occasion de la présentation de la quatrième édition du rapport sur le mal-logement en Europe. En France, le dernier comptage national réalisé par l’INSEE remonte à 2011 et recensait 141 000 «personnes sans domicile personnel», c’est-à-dire hébergées dans les structures d’accueil ou à la rue. Le chiffre actuel dépasserait 200 000.

Une réinsertion difficile mais pas impossible

Qu’importe après tout car derrière les chiffres, c’est une réalité glaçante qui se trame chaque jour, et ce qu’importe le pays. Surtout, affirme Hind Laidi, il n’y a pas de «profil type». Bien au contraire : «Il y a de tout dans la rue. C’est un monde parallèle», observe la responsable, dont l’association vient en aide 6 400 personnes par mois à Casablanca, Rabat, Marrakech et El Jadida. Une antenne va ouvrir à Agadir après le mois de Ramadan.

«Il y a des gens qui y sont nés – on en est d’ailleurs à la 4e génération de sans-abri, jusqu’aux arrière-grands-parents. D’autres ont fait des études, ont eu une famille, un travail, une vie normale en somme, mais qui, à la suite de problèmes financiers ou familiaux, d’un licenciement, se sont retrouvés à la rue. Il y a aussi des personnes âgées dont les enfants ne veulent plus et d’autres qui présentent un handicap mental ou physique», décrit Hind Laidi.

Parmi ces différents profils, certains peuvent être insérés, en l’occurrence ceux qui possèdent un document d’identité. Sans cela, ils sont condamnés à rester dans la rue, assure la présidente de Jood, faute de pouvoir louer un logement. Autre élément : ils ont eu une vie avant la rue. «Il n’y a donc pas besoin de les initier aux horaires de sommeil, de repas, de travail, etc.»

Afin de les accompagner dans leur parcours de réintégration, l’association Jood commence déjà par les installer à l’hôtel «au moins une semaine le temps qu’ils se reposent», les emmène au bain et au coiffeur et leur fournit vêtements et chaussures propres. Parce que la réinsertion passe aussi par le travail, le volet professionnel est assuré via la rédaction du CV, l’accompagnement dans les entretiens d’embauche et l’achat d’un téléphone portable pour rester joignable, avec l’aide de l’association.

«On arrive à décrocher des entretiens par dizaines, selon ce que ces personnes peuvent faire ou savent faire. Une fois qu’elles sont embauchées, on leur cherche un logement à proximité de leur travail, on le meuble et on leur donne de l’argent de quoi vivre le temps qu’elles reçoivent leur premier salaire», explique Hind Laidi. Depuis sa création en 2016, l’association Jood a réinséré environ 216 personnes.

«Des enfants qui donnent naissance à des enfants»

Et pour les autres, notamment les plus jeunes ? «C’est très difficile», admet la militante associative, entre ceux qui n’ont rien connu d’autre que la rue, régie par «la loi du plus fort», ceux qui traînent des traumatismes indicibles, notamment les agressions et les viols, «parfois même au sein des orphelinats» et ceux, enfin, qui sont en rupture familiale.

La situation est pire encore pour les (jeunes) femmes, dont certaines deviennent mères dès l’âge de la puberté, vers 13 ans. «Ce sont des enfants qui donnent naissance à des enfants, accros aux drogues, contraintes de mendier avec leur bébé dans les bras, qui est une source précieuse pour gagner de l’argent. Certaines vont jusqu’à louer leur nourrisson à d’autres personnes qui mendient pour elles et rapportent l’enfant en fin de journée avec l’argent amassé», témoigne encore Hind Laidi.

Puis vient l’âge, très jeune, où les enfants eux-mêmes se détachent de leur mère pour rejoindre d’autres groupes d’enfants, «vers six ou sept ans environ». En 2014, un rapport mené par l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE), en partenariat avec l’Unicef, estimait à 25 000 le nombre d’enfants en situation de rue au Maroc, dont 20 à 25% à Casablanca. Faute de statistiques officielles, ce chiffre serait, là encore, en-deçà de la réalité.

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