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Politique Publié

Jeunes et classe moyenne agricole au Maroc, (futurs) moteurs du monde rural ?

Le monde rural bénéficiera-t-il désormais d’une plus grande attention des politiques publiques ? En ouverture de la session automnale du parlement marocain, une partie du discours du roi Mohammed VI a été consacrée à cette question.

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Le roi Mohammed VI avec Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture / Archive - DR

Le roi a appelé à la création d’une classe moyenne agricole, en attribuant à celle-ci une double vocation : économique, pour en faire «un levier de développement socio-économique», et politique de manière à ce qu’elle constitue un «facteur d’équilibre». Le souverain préconise également «la création de nouvelles activités génératrices d’emplois et de revenus, notamment en faveur des jeunes en milieu rural».

Ce discours, donné à l’occasion de la rentrée parlementaire, pose une question centrale ; celle de l’existence ou non d’une classe moyenne agricole au Maroc. En 2009, les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP) ont fait débat. Selon le HCP, 48,6% des ouvriers agricoles et 40,2% des exploitants agricoles peuvent être considérés comme partie intégrante de cette classe moyenne. Ces données éludent un questionnement sur ce qu’on entend par «une classe moyenne».

«La sociologie attend d’une classe moyenne qu’elle soit un groupe social sorti de la précarité, et le HCP la définissait justement par rapport à ses revenus. Mais en se focalisant uniquement sur la précarité monétaire, on oublie la précarité d’accès aux services d’éducation et de santé.»

David Goeury, géographe

La charge conflictuelle de la question de l’accès aux services de base dans le monde rural émerge périodiquement, à l’occasion de protestations qui prouvent, si besoin est, que leur amélioration est urgente. A faire l’inventaire des enjeux des différentes mobilisations ayant secoué le Maroc rural, plusieurs demandes peuvent être identifiées : développement local, accès à la santé, à l’eau… Le monde rural est également plus conscient des enjeux nationaux (démocratisation, justice sociale), ce qui rend d’autant plus nécessaire un changement de la gouvernance de ces territoires.

«Tous les rapports internationaux sont unanimes sur un point : au Maroc, la classe moyenne se réduit», affirme l’économiste Najib Akesbi. Parmi les multiples raisons du rétrécissement de la classe moyenne «l’explosion des coûts de scolarisation à cause de la privatisation du système éducatif. La classe moyenne est celle qui a le plus besoin d’un système scolaire gratuit de qualité pour perdurer», dit le géographe David Goeury.

Pour Najib Akesbi, le dernier discours royal est «un aveu de l’échec du Plan Maroc Vert». En effet, «le Pilier I du Plan Maroc Vert l’agrégation, qui voudrait que les exploitants agricoles leaders associent autour d’eux les petits et les moyens agriculteurs, afin de les tirer vers le haut et pour qu’ils constituent cette classe moyenne», rappelle-t-il.

Les revers essuyés par la politique de l'agrégation «posent surtout le problème des inégalités de départ souvent très importantes. Si le petit agriculteur tire profit du système, cela reste moindre que les bénéficies du grand agriculteur, accroissant au final les inégalités comme le montre le cas de la coopérative laitière COPAG. Les petits agriculteurs ont connu une véritable amélioration de leur niveau de vie, mais du fait de leur faible nombre de vaches et du risque élevé, cela est resté beaucoup moins important que les très grands éleveurs», explique Goeury.

Quant au Pilier II du Plan Maroc Vert, il «prévoyait un accompagnement solidaire de la petite agriculture et le développement d'activités agricoles et non-agricoles dans le monde rural. Donc, quand le roi appelle à la création de nouvelles activités génératrices d’emplois et de revenus dans le monde rural, cela veut dire que jusqu'à présent, le Plan Maroc Vert a échoué à le faire», regrette Najib Akesbi.

«Globalement et d’un point de vue quantitatif, il est vrai que jamais l’agriculture n’a reçu autant d’argent depuis 2008. La question qui se pose est la suivante : qui a profité de cet argent ? Ce sont les grands agriculteurs du Pilier I. En grande partie, les fonds mobilisés ont donc bénéficié à une petite minorité.»

Najib Akesbi, économiste

Le monde rural, une «force immobile» ?

Marginalisé, inadéquatement développé, le monde rural représente près de 90% de la superficie totale du pays. Il abrite près de 13,5 millions de Marocains. Il a pâti des choix malheureux effectués par l’Etat marocain après son indépendance, mais également des failles, des insuffisances et des lacunes des plans récents.

En 1956, le Maroc a hérité d’une société rurale où notables et grands propriétaires terriens se sont accaparés les ressources et ont exercé une fonction de contrôle social. Pendant que la plupart des pays nouvellement indépendants ont fait le choix de l’industrialisation, le Maroc a préféré fortifier sa «vocation agricole». A cet effet, il a pris le parti du développement d’une agriculture irriguée, orientée vers les exportations. Ce choix économique a été sous-tendu par des motivations socio-politiques : il était mû par «la volonté de l’Etat central d’asseoir les bases de son pouvoir sur le relais des notables ruraux», et y constituer, selon l’expression du politologue Rémy Leveau, «le centre de gravité du système politique» au profit de la monarchie.

«Ce choix va en conditionner bien d’autres : hégémonie des propriétaires fonciers, impossibilité de réforme agraire, défiscalisation agricole interdisant le financement par l’agriculture de l’industrialisation du pays», comme l’écrit Najib Akesbi dans «Economie politique et politiques économiques au Maroc» (Revue marocaine des sciences économiques et sociales, Vol. 14 - 2017).

Alors que l’opposition de gauche a longtemps exigé une véritable réforme agraire, les orientations suivies par l’Etat marocain ont indiqué que celui-ci «n’entendait pas agir sur les structures agraires, mais plutôt sur la manière de produire et sur le niveau de la production». De ce fait, les premiers textes législatifs relatifs au foncier agricole ont «fonctionné à la manière d’une toile d’araignée : arrêtant les petits et laissant passer les gros». La politique d’irrigation du Maroc indépendant, elle, a bénéficié aux agriculteurs les plus avancés.

Couplés à l’absence d’une réforme agraire, ces choix ont consolidé l’assise des notables et des grands propriétaires terriens. Ils ont mis à mal l’émergence d’une classe moyenne rurale en maintenant les fellahas marocains dans une position de précarité. Le pendant politique de ces choix a été de verrouiller la compétition dans le monde rural, bloquant ainsi l’éclosion de nouvelles élites. Ces prises de décision ont été corrigées et réajustées, bon gré mal gré, durant les décennies d’après, avec des résultats plus ou moins mitigés.

Une génération de jeunes leaders ruraux

A partir des années 2000, les nouvelles politiques agricoles du Maroc ainsi que les offres de financement et de développement rural sur un modèle coopératif ont rendu possible la naissance de nouveaux jeunes leaders ruraux. Selon David Goeury, ces derniers «vont remettre en question les systèmes patriarcaux, s’autonomiser des réseaux de clientèle classiques (…)». Le géographe souligne que ces jeunes «ont profité d’une double opportunité : l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), qui a permis l’émergence d’associations de développement local et a été un renouveau du mouvement coopératif, ainsi que le Plan Maroc Vert». Il explique que ces initiatives ont bâti «une légitimité forte autour de la question du développement local». Cependant, ces jeunes sont «bien intégrés dans le système partisan, parce que les partis se rendent compte que ce sont eux, les nouveaux relais», souligne-t-il. Ces jeunes se sont surtout affirmés lors des scrutins locaux de 2009 et de 2015.

Il faut dire que les ruraux ne sont plus cette «force immobile et énigmatique», qui «ne s’exprime pas directement en tant que classe sociale organisée (…) tout simplement parce qu’elle n’est pas parvenue à l’autonomie politique», pour reprendre les termes quelque peu polémistes de Paul Pascon en 1977. La rémanence du vote collectif en faveur de notables est hâtivement expliquée par l’emprise qu’ils auraient sur le monde rural ; cela occulte les termes de ces transactions électorales, et fait oublier les modalités du vote local. Tandis que durant les législatives, «les votants soutiennent en priorité un député de services, soit un député à même d’assurer l’accès des populations à la manne nationale et se fait sur la base d'une transaction électorale entre un candidat et des votants autour de questions matérielles», le vote local est plus orienté vers des candidats «qui sont à même de saisir toutes les opportunités institutionnelles nouvelles pour le développement local», dit Goeury.

A sa création en 2008, le Parti authenticité et modernité (PAM) avait capté une partie de ces jeunes leaders ruraux, car ils «étaient dans des rapports de force avec les anciens partis en place, qui soutenaient des notables. Il y a eu toute une génération de jeunes élus locaux du PAM, issus du mouvement associatif ou coopératif, et qui sont sur des valeurs de développement local», dit encore Goeury, pour qui cela «explique en partie la géographie électorale du PAM, autour des grands périmètres irrigués. Il y a une très forte dynamique portée par des jeunes ruraux, qui veulent renverser cet ordre patriarcal traditionnel autour des grands périmètres irrigués». 

Modernisation de l’agriculture et accès aux services de base

Quant à la classe moyenne agricole, plusieurs pistes peuvent être explorées pour en permettre l’émergence. Outre la rationalisation de la gestion des terres, dont le morcellement impacte la productivité agricole, pour David Goeury, la modernisation des exploitations agricoles est une étape-clé. «Les perspectives d’enrichissement au niveau du monde agricole passent par une montée en gamme et des gains de productivité. Il faut donc aller vers de nouvelles infrastructures, de nouveaux dispositifs coopératifs», et les jeunes sont bien placés pour porter cette modernisation, qui requiert «de plus en plus de compétences techniques».

«Il y a un phénomène, qui est celui du retour des jeunes ruraux partis dans les grandes villes. Ils vont le faire avec des modalités plus techniques, utiliser leurs compétences pour la modernisation de l’exploitation agricole. Ils sont très présents dans les coopératives, car elles proposent des emplois salariés, demandent des compétences techniques et un certain niveau d’études», dit le géographe. «Ces jeunes travaillent beaucoup sur l'irrigation (pompage, goutte-à-goutte, etc.) mais aussi la transformation des produits pour le respect des normes ONSSA. Ils sont plus sensibles aux questions de réparation mécanique. Si l’emploi agricole diminue, en revanche de nombreux emplois de transformation, de réparation et de services sont créés et peuvent encore être créés. Aujourd’hui, les nouvelles politiques publiques se projettent en terme de filière de l’amont (fournisseur de machines agricoles) à l’aval (transformation, commercialisation et export). Le problème est que souvent ce sont l’amont et l’aval qui tirent les plus grands profits laissant souvent l’exploitant agricole avec un revenu modeste voire faible et surtout sans assurance santé ou vieillesse».

David Goeury se questionne néanmoins sur l'inadéquation du système scolaire avec «les attentes du monde agricole. Classiquement, le métier s'apprend au contact d'autres agriculteurs. Et beaucoup de pères se demandent pourquoi envoyer leurs enfants à l'école alors qu'ils peuvent apprendre le métier auprès de la famille. La question de la modernisation passe par la formation professionnelle agricole, cette dernière existe, avec des filières de grande qualité mais parfois elle est dénigrée ou inaccessible à cause de la très forte rupture scolaire durant le secondaire des enfants des familles les plus modestes. Il semble nécessaire de repenser la formation du secondaire au supérieur pour permettre à ces jeunes ruraux d’acquérir les compétences nécessaires».

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