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L’autre récit de Mahjoub Salek #1 : La responsabilité des partis politiques et de l’Etat marocain dans le conflit au Sahara

Dans cet entretien en épisodes, Yabiladi part à la rencontre de Mahjoub Salek, l’un des fondateurs du Polisario, qui évoque la création du Front, sa fuite des camps de Tindouf, puis la génèse de «Khat Achahid» sous son initiative, en 2004.

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Mahjoub Salek, membre-fondateur du Polisario puis fondateur de Khat Achahid / Ph. Mehdi Moussahim (Yabiladi)

A travers ces épisodes hebdomadaires d’entretien avec Mahjoub Salek, le membre-fondateur du Polisario revient auprès de Yabiladi sur l’évolution de son engagement, initialement auprès du Front, puis dans le cadre du mouvement «Khat Achahid», fondé en 2004. Il évoquera également les conditions de vie à Tindouf et les circonstances de sa fuite en Mauritanie, puis en Espagne.

Dans ce premier épisode, Mahjoub Salek nous parle d’abord des conditions de vie au Sahara des années 1960, puis de la naissance du Front Polisario.

Né en 1956 à El Hagounia (province de Tarfaya), Mahjoub Salek estime que la création de l’armée de libération dans le sud a marqué un tournant dans l’histoire du Maroc et de la région. En effet, «les Sahraouis étaient prêts à prendre les armes à tout moment», se rappelle-t-il :

«Il ne manquait qu’une étincelle. Après la création de cette armée, plusieurs s’y sont joints depuis Guelmim.»

Forte de ses jeunes hommes déterminés à libérer leurs provinces de la présence française et espagnole, l’armée a commencé à constituer une réelle menace pour les intérêts des colonisateurs dans la région, d’autant plus que la révolution algérienne était à son apogée. Plusieurs lieux-clés ont été frappés près de Tindouf, comme Hassi Mounir, se rappelle notre interlocuteur.

C’est alors que la France et l’Espagne de Franco ont commencé à craindre de plus en plus une alliance entre l’armée de libération du Sahara et son homologue algérienne, «ce qui aurait été une ‘catastrophe’ pour les colonisateurs», souligne encore Mahjoub Salek.

Les «erreurs historiques» de l’Etat marocain

Les deux forces impériales se sont alliées dans la région, voyant surtout que les seuls points restant en dehors du contrôle de l’armée de libération étaient les côtes atlantiques de «Rio Rojo» (Seguia el-Hamra), Tarfaya, Dakhla, Laâyoune et Lagouira.

Par ailleurs, Mahjoub Salek considère que le pouvoir marocain a bien eu sa part de responsabilité dans l’évolution du conflit vers ce qu’il est actuellement :

«L’erreur que je considère comme l’une des causes directes du conflit est le choix du régime marocain de privilégier la construction du nouvel Etat à la fin du Protectorat, au lieu de privilégier les partis avec qui il aurait pu régler depuis très longtemps la question du Sahara, de la Mauritanie et le statut de Tindouf.»

L’ancien membre-fondateur du Polisario considère que cet ordre de priorités a conduit à une succession de faits, dont le conflit actuel est en grande partie la conséquence :

«Ce sont des erreurs historiques que nombre d’historiens marocains ne mentionnent pas, même si elles ont été la cause derrière la Guerre des sables en 1963, la création de la Mauritanie et l’évolution du conflit actuellement au Sahara occidental.»

La génèse du Polisario pour contrer l’occupation espagnole

Après la mise à sac de l’Armée de libération en 1958 par la France et l’Espagne, les choses sont restées telles qu’elles ont été pendant les dix années qui ont suivi. Mais selon Mahjoub Salek, la répression des manifestations du 17 juin en 1970 a marqué un tournant, puisqu’elle a constitué la goutte qui a fait déborder le vase :

«Feu Sidi Mohamed Bassiri, qui avait fait ses études au Maroc, en Egypte et en Syrie, a fondé le Mouvement pour la libération de Seguia el-Hamra et de Ouad Eddahab. Il a commencé à mobiliser la population pour faire front contre les occupants espagnols. Ainsi s’est tenu la manifestation du 17 juin 1970, à Laâyoune, exigeant des Espagnols une autonomie politique et économique, ainsi que le droit d’utiliser la langue arabe dans les écoles.»

La réaction de l’Espagne ne s’est pas fait attendre. La dictature ibérique a répondu par la force, tuant de nombreux manifestants et laissant un massacre, rappelle Mahjoub Salek : «A ce moment-là, notre conscience politique a émergé et nous avons réalisé que nous devions défendre nos terres par tous les moyens. Ouali Sayed s’est chargé du reste.»

Après quoi, Ouali Sayed, fondateur du Polisario, est parti à la rencontre d’autres Sahraouis, étudiants à l’Université Mohammed V de Rabat, se rappelle encore Salek : «Le noyau du mouvement est alors créé et l’hymne officiel de la révolution du Polisario a été rédigée à ce moment-là.» Par la suite, Ouali Sayed s’est dirigé vers Tan Tan pour discuter avec ses camarades, dont Salek a fait partie, de la dimension politique du mouvement et de la vision globale de la libération du Sahara.

Avant la création du Polisario, Mahjoub Salek rappelle qu’une partie parmi les militants pour la libération du Sahara s’identifiaient politiquement aux mouvements Ila Al Amam et 23 Mars :

«Certains étaient favorables au coup d’Etat contre le régime de Hassan II, tandis que d’autres avaient comme objectif principal de libérer le Sahara des mains des Espagnols, avant d’envisager les suites possibles.»

Les partis politiques s’en lavent les mains

Entre ces tendances, d’autres encore ont considéré qu’il était essentiel de demander l’aide du Maroc. Sur ce principe, Ouali Sayed a prévu de s’entretenir avec les représentants des partis politiques à Rabat, «mais ces derniers n’étaient pas à la hauteur de cette responsabilité historique», déplore Mahjoub Salek, expliquant que le leader du Polisario a simplement été lâché par tous :

«Abderrahim Bouabid et Ali Yaata ont réagi en disant à Ouali Sayed et à ses camarades de ‘laisser la politique de côté’ car, selon les deux hommes, les militants du Polisario étaient ‘trop jeunes’ pour s’occuper de ces questions-là. De son côté, Allal El Fassi leur a proposé qu’ils aillent libérer le Sahara et que lui se charge des négociations en leur nom.»

Grosso modo, «les réactions restaient faibles face à l’enjeu qui se présentait», déplore encore Salek, rappelant d’autres par ailleurs l’attitude de Driss Basri face à la proposition de Sayed :

«Lorsque les leaders du Polisario ont rencontré Driss Basri, qui n’était pas encore ministre de l’Intérieur, celui-ci les a regardés d’une manière condescendante en riant, puis en leur expliquant que ‘le Maroc ne pouvait pas faire de concessions sur ses intérêts avec l’Espagne pour une poignée de bergers’.»

Tous ces épisodes ont constitué «un cumul», nous explique Mahjoub Salek. Par conséquent, les jeunes sahraouis ont opté pour une révolution selon leurs moyens de bord, faute de trouver un répondant du côté de l’Etat marocain ou de ses partis politique. L’ancien membre-fondateur du Polisario s’explique :

«Les positions de Ila Al Amam et de Mahjoub Seddik (Union marocaine du travail, ndlr) sur la résolution du conflit étaient excellentes, certes. Mais le cercle d’influence du mouvement de gauche et du syndicat était restreint à ce moment-là.»

Après l’échec essuyé lors de sa visite à Rabat, Ouali Sayed a décidé d’aller à Tan Tan. Sur place, «une grande manifestation a été organisée et les Sahraouis y ont été nombreux à unifier leurs voix pour demander publiquement l’aide du Maroc dans la libération du Sahara», nous rappelle Mahjoub Salek. Cependant et encore une fois, les choses ne se sont pas passées comme prévu…

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