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Lalla Solica : Tragédie d’une histoire d’amour interdite

Elle a choisi de mourir par amour. Lalla Solica était une charmante jeune femme de confession juive, qui a tourmenté le cœur de nombreux hommes musulmans au 19e siècle, même après sa mort.

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Lalla Solica (1817 - 1834), exécutée à Fès pour apostasie / DR.

Too much love can kill you, dit l’une des chansons à succès du groupe britannique Queen. Ces paroles correspondent bien à des histoires tragiques qui ont marqué les siècles, comme Roméo et Juliette en Europe ou encore Majnoun et Leila au Moyen-Orient.

L’histoire de l’Afrique du Nord a également été marquée par une tragédie sur fond d’intrigue amoureuse, relatée dans les récits sur Sol Hachuel, dite Lalla Solica.

Appelée également Suleika ou encore Zoulikha, la jeune femme de parents andalous vécut au Maroc dans le 19e siècle. Sa mort tragique à cause de suspicions autour de sa reconversion au judaïsme marqua les esprits, d’autant plus que ses prétendants étaient nombreux.

Née en 1817 d’une famille juive à Tanger, Lalla Solica vécut une histoire d’amour hors du commun, qui inspira l’écrivain espagnol Eugenio Maria Romero. Celui-ci lui dédia un roman à clef, en préparation duquel il s’entretint avec son père, sa mère, ses frères et son voisinage.

Solica inspira également le peintre français Alfred Dehodencq (1822 – 1882), qui fit de son assassinat à Fès la célèbre toile «Exécution d’une juive marocaine (Sol Hachuel)» (1860).

Un amour interdit

L’histoire de Solica est relatée à travers plusieurs versions. L’une d’elle est rapportée par les musulmans et l’autre par les juifs. Cependant, toutes s’accordent sur son exécution et sa mort tragique sur la place publique.

Tout commença durant l’adolescence de Lalla Solika. Sa beauté particulière attirait tous les hommes. Mais à cause de sa confession juive, les musulmans ne pouvaient prétendre à demander sa main. Un compte-rendu alla jusqu’à considérer qu’elle s’était «elle-même mise en difficulté» en tombant amoureuse d’un musulman :

«Un jour, un jeune homme d’une famille musulmane voisine parmi les plus riches aperçut Solica et voulut l’épouser. La famille de la fille savait que se lier à un musulman impliquait le fait d’abandonner sa foi. Le père du jeune homme menaça la famille de Solica, avançant qu’elle souffrirait amèrement si elle ne permettait pas à la jeune fille de se convertir à l’islam et de se marier.»

Une autre version de l’histoire rapporte que le pacha de Tanger aurait lui aussi succombé au charme de la jeune femme. Il fut enchanté par la beauté de Solica et promit de l’épouser si elle se convertissait à l’islam. De son côté, le rabbin Jacob Tolédano écrivait dans Lumière d’Occident que Solica se serait convertie à l’islam pour se rapprocher du sultan Moulay Abderrahmane (1822 – 1859), ayant fait partie de son harem entre 1817 et 1820.

Tombé sous le charme de Solica, le sultan alaouite aurait imposé à celle-ci de se convertir à l’islam pour qu’elle devienne sa favorite du harem. Lumière d’Occident rapporte ainsi que les juifs de Tanger auraient été mis au courant et tenté de raisonner Lalla Solica. C’est ainsi qu’elle fut accusée d’avoir renoncé à l’islam, après s’y être convertie.

La conspiration

Le livre Sépharades : les Juifs d’Espagne, écrit en 1992 par l’historienne espagnole Paloma Diaz-Mas, apporte plus d’explications sur la vie amoureuse de Solica ainsi que son exécution. Il se base sur des éléments relatés par Tahra Mesoodi, une jeune fille qui côtoyait Solica à Tanger :

«Les raisons ne sont pas tout à fait claires, mais il semble qu’un jeune musulman amoureux de Sol et qu’une voisine, également musulmane, aient été impliqué.»

Exécution d’une juive marocaine (Sol Hachuel), 1860 - Alfred Dehodencq (1822 – 1882)Exécution d’une juive marocaine (Sol Hachuel), 1860 - Alfred Dehodencq (1822 – 1882)

Selon Diaz-Mas, Tahra et le voisin musulman qui était amoureux de Solica essayèrent de convaincre celle-ci de se convertir à l’islam. «Quand elle refusa, ils la dénoncèrent au gouverneur qui la fit exécuter», raconte l’écrivaine.

Fictifs ou biographiques, les écrits sur Solica s’accordent sur le fait qu’elle ait refusé d’abandonner sa foi. Après les rumeurs sur sa reconversion au judaïsme, ses proches la prièrent d’afficher son islam en apparence, afin de s’épargner une mort certaine. Mais la jeune fille fut trahie par son amie qui laissa courir les rumeurs, avant que la concernée ne déclare qu’elle ne quitterait jamais le judaïsme.

L’exécution

Solica fut ainsi exécuté pour apostasie, confirme Issachar Ben-Ami dans son livre Saint veneration among the Jews in Morocco (La vénération des saints chez les juifs au Maroc, 1998) : «Toutes les versions s’accordent sur le fait que, sous la pression de ses parents, du sultan, du prince et du rabbin, la sainte (Solica) refusa de répudier le judaïsme et préféra mourir plutôt que d’abandonner sa religion.»

En effet, les soupçons de conversion prirent tellement d’ampleur que Solica fut arrêtée et emmenée à Fès, où elle fut exécutée sur une place publique. «Juive je suis née, juive je mourrai», s’écria-t-elle entre les mains de son bourreau.

Le site hatchuel-hatchwell.net qui fut consacré à elle et aux proches de sa famille rapporte que Solica aurait demandé à ce que sa peine soit exécutée le plus tôt possible : «Ne me faites pas attendre. Décapitez-moi immédiatement, pour mourir comme je suis, innocente de tout crime. Le dieu d’Abraham vengera ma mort!»

Solica fut ainsi décapitée en 1834, à l’âge de 17 ans. Décrivant la scène tragique, Romero écrivit :

«Avec tout son équipement, le bourreau a commencé sa tâche répugnante. Il écarta brusquement les tresses couleur corbeau de la jeune fille. A l’aide d’un couteau aiguisé, il donna un premier coup à la martyre. Solica, le corps ensanglanté, leva les yeux au ciel et marmonna : ‘Ecoute O Israël, Adonaï notre Dieu, Adonaï Unico’. La main du bourreau sépara la tête du tronc, qui tombait à terre dans une mare de sang.»

Tombe de Lalla Solica dans le cimetière juif de Fez / Ph. DR.Tombe de Lalla Solica dans le cimetière juif de Fez / Ph. DR.

D’autres sources relatèrent que le corps de Lalla Solica fut ensuite acheté par une famille juive, qui lui offrit une sépulture appropriée. Depuis, la tombe de Solica devint un des repères les plus importants lors des pèlerinages au cimetière juif de Fès, visité par la communauté juive et musulmane au Maroc.

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