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Interview

Me Sylvie Noachovitch revient sur les rebondissements de l’affaire Omar Raddad [Interview]

Le 15 septembre, la commission d’instruction s’est réunie pour délibérer au sujet de la révision ou non du procès d’Omar Raddad. Une décision est attendue le 13 octobre. Pour analyser les rebondissements de cette affaire, entretien avec Me Sylvie Noachovitch, l’avocate du jardinier marocain.

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Sylvie Noachovitch et Omar Raddad / Ph. Alain Jocquard - AFP
Temps de lecture: 8'

Omar Raddad, ce nom est devenu célèbre en France, son pays d’accueil et aussi au Maroc, son pays d’origine. Le drame de sa vie commence en 1991 lorsque Ghislaine Marchal, chez qui il travailait, est trouvée morte dans la cave de sa maison dans les hauteurs de Mougins (Alpes-Maritimes). Sur une porte, les policiers découvrent une inscription en lettres de sang, «Omar m’a tuer», avec une faute d’orthographe improbable qui servira comme preuve de la culpabilité du jardinier marocain.

En 1994, Omar Raddad est condamné à 18 ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire. En 1996, l’homme qui a toujours clamé son innocence obtiendra une grâce partielle, accordée par le président Jacques Chirac. Malgré sa remise en liberté, il continuera inlassablement de clamer son innocence. Il souhaite la réouverture du dossier, pour que la justice française le blanchisse du meurtre de Ghislaine Marchal.

Justement, le 13 octobre prochain, la commission d’instruction se prononcera sur les nouveaux éléments, susceptibles de prouver l’innocence d’Omar Raddad. Pour faire le point sur cette affaire, qui a beaucoup ému en France comme au Maroc, Me Sylvie Noachovitch, avocate pénaliste au barreau de Paris, spécialiste des erreurs judiciaires et avocate d’Omar Raddad, s’est exprimée mercredi 21 septembre dans le cadre de l’émission Faites entrer l’invité spéciale MRE, sur Radio 2M, en partenariat avec Yabiladi.

Permettez-nous de vous questionner d’abord sur Omar Raddad, comment se porte-t-il ?

Il va moyennement bien. Depuis toujours, il attend désespérément qu’enfin on l’entende, par mon intermédiaire depuis 2008. Il est vrai que c’est un combat extrêmement long et difficile. Je précise qu’il a été reconnu handicapé, de par sa dépression, parce qu’il n’a jamais accepté – et c’est normal – d’être considéré comme le coupable. Certes, il a bénéficié d’une grâce présidentielle. Mais aux yeux de la loi, il est encore considéré comme coupable.

Il y a eu les nombreux recours, les fausses joies, mais malgré les refus de la justice, il continue de clamer son innocence. Dans cet état dépressif et les décisions qui ne sont pas en sa faveur, cela doit être dur à vivre…

Il faut dire que depuis qu’il m’a saisie en 2008, nous n’avons que de bonnes nouvelles. C’est très lent, mais il se passe à chaque fois des choses positives. Je me suis battue dès le départ, j’ai pu obtenir auprès du ministère de la Justice la possibilité de reprélever de la matière pour savoir à qui appartenaient les deux ADN trouvés lors de la première révision. D’un seul coup, lorsqu’on s’aperçoit qu’il n’y a pas assez de matière dans les échantillons, on me dit qu’il faut en prendre sur les portes. On me dit ensuite qu’il faut s’adresser au procureur, ce que je fais, mais ce dernier refuse.

A partir de là, j’ai poussé à une loi. Sous l’égide de Georges Fenech et Alain Tourret, une nouvelle loi a été votée, permettant désormais à l’avocat de faire des demandes d’actes. Je me suis précipitée dès la promulgation de la loi en 2014, tout de suite, pour réclamer ces fameuses expertises et le prélèvement de la matière sur les portes. Je l’ai obtenu et là-dessus, un rapport d’expertise révèle qu’il n’y a pas que deux ADN mais quatre, mélangés au sang de la victime, et qui se trouvent sur la scène de crime.

Lorsque j’ai été saisie, j’ai été choquée que personne ne s’intéresse à ces deux ADN déjà trouvés en cours de révision en 2002, mais là c’était quatre, sans que personne ne s’en émeuve sauf moi et heureusement aussi les journalistes, ainsi que la population qui se mobilise autour de moi et qui me soutient.

Très souvent, on me demande comme j’arrive à tenir, même si je me bats toute seule depuis 2008. Je me bats parce que je sais que je suis dans la vérité. Omar Raddad est innocent. C’est ma conviction profonde, d’abord parce que c’est un dossier vide et tout le monde le sait. En termes de révision, on est dans les éléments nouveaux et il y a à chaque fois des découvertes extraordinaires.

A chaque fois, j’ai ce qu’on appelle de bonnes étoiles. Cela peut être un journaliste qui apporte un élément nouveau, un député qui me soutient, Georges Fenech, et qui permet de faire voter à l’unanimité une loi. J’ai aussi des témoins, des personnes qui me contactent, faisant que je détiens aujourd’hui un dossier extrêmement conséquent.

Dans le cadre du dossier, des gendarmes aussi vous ont contactée pour une enquête qui a été oubliée, bizarrement, au début des années 2000, et qui recèle des éléments nouveaux que vous avez présentés devant la commission d’instruction...

Exactement. Je parle des quatre ADN, dont un qu’on voit dans l’écriture en lettres de sang «Omar m’a t» à 35 reprises à l’endroit même des inscriptions. On ne peut plus parler à ce moment-là d’élément de pollution. Cela ne peut être, d’après l’expert, que la trace du ou des coupables. Malgré tout, j’ai demandé ces expertises que j’ai obtenues. Mais là-dessus, en pleine révision, je prends connaissance du livre d’un journaliste d’investigation, qui évoque une enquête secrète menée de 2002 à 2004 par des hauts capitaines de la gendarmerie. Ces derniers ne sont pas du tout convaincus de la culpabilité d’Omar Raddad et ils vont pousser très loin l’enquête.

J’ai découvert les éléments grâce à l’un des gendarmes qui a eu la gentillesse de m’envoyer les procès-verbaux. Je suis tombée des nues, parce que cette thèse de la piste crapuleuse que j’ai toujours soulevée depuis 2008 se révèle. Apparemment, il y aurait un restaurateur qui tenait plusieurs établissements, qui ferait partie véritablement du grand banditisme niçois. Cet homme, régulièrement, projetait de cambrioler des personnes aisées. Il s’avère, grâce encore à une journaliste qui a fait une enquête postérieurement, qu’il y avait un témoin confortant le premier de l’enquête et qui confirme que madame Marchal fréquentait ce restaurant, deux à trois midis par semaine. Cela confirme que la victime créait des liens d’amitié avec cette personne, qui avait pour sa part des fins autres et des visions crapuleuses.

Tout cela démontre que je suis bien fondée, lorsque je réclame la comparaison de ces quatre ADN retrouvés mélangés au sang de la victime, avec le sien et ceux de ses complices, parce qu’il n’est pas seul. Seulement, au mois de mai, j’apprends que le principal suspect est décédé, alors que j’avais fait cette demande depuis quelques mois déjà. J’ai une bonne connaissance des méthodes scientifiques, grâce aux experts, et je sais que la recherche en portrait-robot génétique permet désormais que même lorsqu’une personne est décédée, on peut reconstituer son ADN, ce qui peut donc se réaliser.

L’instruction, dans le temps, a été d’une certaine manière bâclée. Toutes les autres pistes ont été mises à l’écart pour se centrer uniquement sur le jardinier, qui aurait demandé une avance sur salaire, car il s’adonnerait aux jeux de hasard. Quel est votre avis sur la conduite de l’enquête qui a condamné Omar Raddad à 18 ans de réclusion criminelle ?

Je suis scandalisée, parce que l’instruction qui a été menée est totalement à charge. A partir du moment où Omar Raddad a été arrêté, on ne lui a même pas permis d’avoir ni un traducteur ni un avocat, tout en sachant qu’il ne savait ni lire ni écrire le français. Il s’est trouvé finalement incarcéré et c’est à ce moment-là seulement que le juge a daigné le faire assister par un traducteur et il a pris un avocat. On lui a déjà fait perdre une chance, en lui faisant signer des procès-verbaux sans qu’il ne sache ce qui y a été écrit. On lui a inventé une prostituée, des événements inexistants, encore moins le mobile qui concernait l’argent.

Il faut préciser que Omar Raddad s’entendait extrêmement bien avec madame Marchal. Lorsqu’il demandait une avance sur son salaire, il l’obtenait sans difficulté et contrairement à ce qu’on a pu entendre ou lire, jamais il n’a été à découvert avec son épouse. Lorsqu’il a déménagé de chez madame Marchal, ce n’est pas parce qu’ils s’étaient fâchés, comme j’ai pu l’entendre encore, mais simplement parce que Omar et son épouse ont eu un enfant et que le logement était trop étroit pour une petite famille. Il y a des versions inventées incroyables dans ce dossier, choquantes.

L’enquête a été menée extrêmement à charge, au point même qu’on a fait changer une date à des experts, qui indiquaient à la base que la victime était décédée le 24 juin, car Omar Raddad avait un alibi et il se trouvait ce jour-là chez sa famille. Dans tous les cas, il est très facile pour moi d’expliquer que de toutes les façons, à la date changée qui est devenue le 23 juin, Omar Raddad a aussi un alibi clair. Il a toujours expliqué ce qu’il avait fait ce jour-là. Il a précisé qu’il avait téléphoné à son épouse d’une cabine téléphonique, ce qui s’est vérifié. Que ce soit le 23 ou le 24 juin, son absence au moment des faits est donc indiscutable.

Ce qui est encore plus choquant, c’est la porte bloquée. Lors de la reconstitution, le juge radié depuis a précisé la présence d’un chevron de bois. Or, jamais il n’y a eu cet élément-là. Lorsque les gendarmes sont arrivés sur la scène de crime, c’est l’élément d’une audition de l’un des agents, on précise avoir senti une résistance derrière la porte, à cause d’une barre métallique. Mais il n’y a eu mention d’un chevron de bois à aucun moment, ce qui a été confirmé par un deuxième gendarme. On a ensuite inventé cet élément qui serait en appui sur la barre de fer.

Beaucoup d’éléments sont troublants. On a l’impression que tout concourrait pour faire accuser Omar Raddad. Pour vous, dans les années 1990 et dans cette région, y avait-il un climat raciste particulier pour servir sur un plateau la culpabilité d’un immigré ?

Bien que je n’aie pas été présente le jour du procès qui a fait condamner Omar Raddad, je peux dire que le climat était extrêmement raciste, lorsqu’on voit les réflexions que faisait le président [des audiences]. Je ne l’aurais jamais laissé une seule seconde tenir ces propos-là. Je ne peux pas critiquer mon confrère, qui a bien défendu Omar Raddad jusqu’à obtenir la révision de 2002. Néanmoins, le contexte était très lourd et il se passait des choses scandaleuses. Le président n’est plus là pour s’expliquer, mais s’il était vivant, on lui poserait des questions. Il y a eu des jurés qui ont été entendus par caméra cachée, indiquant qu’ils auraient été forcés à aller dans le sens de la culpabilité d’Omar. On sent qu’il y avait un contexte extrêmement désagréable.

Ce n’est heureusement plus le cas aujourd’hui, mais on est encore dans un cadre où le juge peut dire qu’on ne veut pas faire de révision, où la justice n’aime pas reconnaître ses torts. Pourtant, il faut que la justice comprenne c’est tout à son honneur, d’autant qu’Omar Raddad n’a pas bénéficié d’un second procès, alors que c’est grâce à lui que cette nouvelle loi existe et le permet.

Parleriez-vous d’une erreur judiciaire ou d’une machination judiciaire, selon les termes de l'académicien Jean-Marie Rouart ?

Je dirais que c’est une erreur judiciaire. On sent une grande pression politique, c’est peut-être ce que d’autres appellent une machination ; si c’est cela, oui. Cette affaire reste très politique et tellement prégnante dans la vie de chaque française et marocain. Je pense que nous devons tous avoir conscience qu’elle doit être révisée, pas seulement pour Omar Raddad, mais pour chacun. Pour moi, cette affaire est la plus grande erreur judiciaire scandaleuse du XXe siècle. Il n’y a pas une seule once d’ADN d’Omar sur la scène de crime. On se prête au jeu de recomparer à chaque fois son ADN, et cela prouve à chaque fois que ses traces sont inexistantes. Je ne comprends pas pourquoi des magistrats, et certains avocats, continuent pourtant à se borner en se disant convaincus de sa culpabilité.

Mon combat ne s’arrêtera pas, jusqu’à ce que Omar Raddad soit acquitté. J’irai jusqu’au bout, parce qu’il est innocent et nous sommes tous concernés. C’est pour cela que je pense que tout le monde doit se mobiliser. Cette force, je l’ai grâce à vous tous. Le fait d’avoir ce soutien de vous tous fait que je continue et que j’en aie la force. Je considère que cela peut arriver à chacun de nous. Au-delà donc d’Omar Raddad, c’est la justice qui est en cause.

Vous parlez d’une forte implication politique, on se rappelle des discussions entre le roi Hassan II et le président Jacque Chirac ayant conduit à la grâce en 1996. Des personnalités politiques se sont mobilisés aussi, ainsi que les avocats et les journalistes.

Grâce à des journalistes, j’ai pu avoir accès à des témoins et heureusement que j’ai l’aide des médias. Sans eux, je ne sais pas comment j’aurais pu obtenir tout ce que j’ai obtenu aujourd’hui comme éléments important, dont tout le monde doit être informé. C’est pour cela que dans mon livre, j’évoque ces éléments-là.

Votre livre justement, «Omar Raddad, un combat pour la vérité», est sorti le 14 septembre. Il est corédigé avec Georges Fenech, ancien juge d’instruction et co-auteur de la réforme sur la révision criminelle. C’était important pour vous de laisser une trace écrite pour expliquer au public, avec vos mots, la vérité sur ce dossier ?

Je combats l’injustice depuis toujours. C’est pour cela que je suis avocate. J’estime que cette affaire est désormais l’affaire de tous et qu’elle appartient à tout le monde. J’entends tellement de choses, des contre-vérités parfois, et je pense que la population doit savoir ce qu’il en est. Je dis les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles existent, puis chacun se fait son opinion. Je ne veux pas donner de vision subjective. J’expose les éléments que j’ai en main et j’explique mon combat, et pourquoi c’est pour moi un combat pour la vérité.

Lorsque j’ai reçu mon client pour la première fois, je lui ai dit que j’allais voir le dossier avant de m’en charger. Lorsque j’ai pris connaissance du dossier, j’ai trouvé des éléments aberrants par rapport aux ADN d’abord, au sujet desquels on ne se pose aucune question sur la date où ils ont été posés.

Je préserve beaucoup Omar Raddad dans tout ce que je subis depuis des années et je pense qu’il sera inconcevable, inacceptable, de ne pas aller plus loin que là où nous en sommes aujourd’hui parce qu’encore une fois, cela peut concerner tout un chacun.

La commission d’instruction s’est réunie le 15 septembre 2022 pour délibérer au sujet de la révision ou non du procès. Une décision sera annoncée le 13 octobre et j’espère sincèrement que les choses avanceront.

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