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Interview

Touria Chaugdani : «Nos MRE ont besoin d’une institution à leur chevet au Maroc et ailleurs» [Interview]

Chercheuse en sociologie et spécialiste des migrations, experte des migrations africaines et des Marocains du monde, en particulier en Afrique, Touria Chaugdani analyse les questions liées aux MRE, à la lumière du récent discours royal. Dans ce dernier, le roi Mohammed VI a notamment plaidé pour une remise à niveau du modèle des institutions dédiées aux MRE.

Publié
Touria Chaugdani
Temps de lecture: 5'

Que vous a inspiré le récent discours royal concernant la réforme des institutions en charge de MRE ?

Les appels à la réforme, dans le récent discours royal, sont une très bonne nouvelle. Actuellement, la gestion des affaires des Marocains du monde est diffuse et éparse, à travers les départements et les administrations. Par conséquent, nous n’avons pas cette capacité de se focaliser sur nos MRE pour connaître de près leurs préoccupations et leurs attentes, ce qui a été rappelé à travers le discours de sa majesté.

Pour nos concitoyens vivant dans le pays, différents ministères au sein de notre gouvernement sont en charge de dossiers sectoriels. Pour nos concitoyens de l’étranger, hormis le ministère des Affaires étrangères, qui fait le lien entre les Marocains d’ailleurs et le Maroc, il n’existe pas réellement de département relevant du pouvoir exécutif qui se consacre pleinement aux MRE. De ce fait, la révision de tout l’arsenal institutionnel, comme cela est venu dans l’appel de sa majesté, est une initiative salutaire et nécessaire, surtout dans le contexte actuel de notre pays.

Quel est votre avis sur l’organisation des institutions actuelles en charge des MRE ?

Il existe une multitude d’administrations et d’institutions. Nous avons le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger, le ministère des Affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger. Il y a aussi les précédentes directives royales, pour que chacun des autres ministères mette en place un guichet pour la gestion des affaires liées aux MRE.

Dans ces multitudes d’institutions, nous observons, à mon sens, des efforts éparpillés. Chacun de ces départements est doté d’un budget colossal pour la gestion des différentes questions liées aux MRE. Mais lorsqu’on se penche sur les résultats, on trouve que beaucoup de problèmes des Marocains du monde au Maroc ne sont pas résolus. Dans leur durée de séjour estival dans le pays, nos MRE sont à cheval entre les démarches administratives et les activités familiales. Souvent, ils ne sont pas satisfaits de la gestion de leurs dossiers ici, sachant qu’ils en ont d’autres dans les pays de résidence. Nos MRE ont besoin d’institutions à même de gérer leurs problèmes au Maroc et de les accompagner à l’étranger.

Cette multitude d’institutions se retrouve donc à gérer pratiquement les mêmes aspects, ce qui donne des structures qui se chevauchent à force d’agir sur un même périmètre, en faisant la même chose. Or, les prérogatives sont différentes les unes des autres, notamment au niveau de l’étude des politiques publiques, de l’accompagnement juridique, social et associatif. En d’autres termes, on ne capitalise pas sur le travail des différentes structures.

Alors que les MRE bénéficient d’un intérêt grandissant au niveau institutionnel, le ministère en charge des MRE a disparu. Qu’en pensez-vous ?

Je trouve très dommage et déplorable que nous n’ayons plus un ministère à part entière qui se charge des MRE. Nous sommes 40 millions de marocains, avec diverses institutions à notre disposition pour gérer nos affaires sur le territoire national. Les Marocains du monde, eux, n’ont personne. Le ministère des Affaires étrangères est doté d’une Direction des affaires sociales et consulaires, avec des missions ciblées. Ce ministère gère aussi tout ce qui est lié à la politique extérieure du pays. Nos MRE ont donc besoin d’une institution qui soit réellement à leur chevet, et au Maroc, et dans les pays où ils se trouvent.

Pour avoir travaillé au sein des commissions mixtes, j’ai observé que lorsque les ministères défendent les dossiers dont ils sont en charge, ils abordent uniquement le contexte du Maroc proprement dit, ce qui n’inclut pas nos Marocains de l’étranger. Autant dire qu’il est nécessaire que notre exécutif soit doté d’un département unique qui transmet aussi les défis et les problèmes de nos MRE à travers différentes sphères. J’espère que dans les prochaines architectures gouvernementales, nous pourrons voir la renaissance d’un département entièrement dédié.

Vous consacrez vos recherches tout particulièrement aux Marocains résidents dans les autres pays d’Afrique. Qu’est-ce qui caractérise cette communauté ?

Je trouve que les Marocains résidents dans les autres pays d’Afrique ne bénéficient pas de la même attention gouvernementale que celle portée à nos communautés dans d'autres régions du monde, comme l’Europe, l’Amérique du Nord et les pays du Golfe. Pourtant, les Marocains résidents dans les autres pays africains sont confrontés à beaucoup de défis. Ils ont des soucis de prise en charge médicale, d’enseignement et surtout de la transmission de la langue arabe.

D’autres courants musulmans proches du Moyen-Orient assoient leur présence dans ces pays-là. En termes d’éducation religieuse et linguistique, les référentiels sont donc différents, avec peu de choix alternatifs. En effet, l’enseignement privé est très coûteux en Afrique. Les MRE qui y vivent n’ont pas les moyens de financer des études payantes à leurs enfants. L’accès à l’emploi reste aussi une question importante, d’autant que l’activité génératrice de revenus de nos concitoyens là-bas est principalement le commerce. La situation des femmes est également un défi important. Pour des raisons administratives principalement, les enfants issus des mariages mixtes ne sont pas reconnus du côté marocain.

Bien entendu, nous avons aussi beaucoup de compétences marocaines dans les différents pays d’Afrique. Mais les initiatives pour aller vers eux, dans une démarche fédératrice, restent très limitées. Or, notre cause nationale est beaucoup plus débattue en Afrique qu’ailleurs, nos Marocains résidents en Afrique sont les meilleurs ambassadeurs pour la porter. Les MRE du continent restent très attachés au pays et il est important que nous fassions un pas vers eux.

Un appel a été lancé pour donner de l’importance aux compétences MRE dans le développement national. Pensez-vous que ce processus pourra rester dissociable de la participation politique toujours bloquée ?

Avec près de cinq millions de Marocains résidents à l’étranger, nous avons des compétences hautement qualifiées dans 100 pays. Il est important que l’initiative de création des réseaux des compétences de MRE en Afrique et partout ailleurs bénéficie d’une continuité dans le domaine médical, aéronautique, de recherche et dans tous les autres secteurs.

En effet, la contribution des compétences marocaines de l’étranger ne se limite pas à la participation politique. Tous les Marocains vivant dans le pays ne sont pas des parlementaires ou des responsables politiques, mais chacun dans son domaine apporte sa pierre à l’édifice du développement du Maroc car nous avons besoin de toutes les compétences. De la même manière, je crois que tous les MRE ne souhaitent pas s’impliquer dans la gestion de la chose publique, mais tous veulent contribuer, d’une manière ou d’une autre, au développement national.

Pour cela, il faut en revanche réactiver plusieurs processus, notamment compléter le répertoire des Marocains résidents à l’étranger par réseaux géographiques et secteurs de développement. Il est important que, du côté marocain, des propositions soient faites à ces Marocains du monde, dans une démarche évolutive, pour capitaliser sur leur savoir-faire, surtout dans le contexte économique délicat que nous connaissons actuellement.

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