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Laâyoune : Les migrants face aux nouvelles difficultés liées à la Covid-19

L’impact de la pandémie du nouveau coronavirus s’est ressenti sur le plan de l’économie marocaine, mais également sur le social. En situation de vulnérabilité, les migrants n’ont pas échappé à ses effets, particulièrement entre Laâyoune et Dakhla. Focus sur leur situation dans les provinces du sud.

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Ville de Laâyoune / DR.
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Entre Laâyoune et Dakhla, le défi de gérer la crise sanitaire liée à la pandémie du nouveau coronavirus s’est ajouté aux défis régionaux de la question migratoire. Pour cause, la situation épidémiologique changeante a impacté le quotidien de ces ressortissants étrangers, présents sur place depuis plusieurs années. Si les impacts sociaux de la covid-19 ont touché de nombreuses catégories de la population, les plus vulnérables, notamment les migrants, sont en premières lignes.

C’est ce qu’explique à Yabiladi Abdelkabir Taghia, président de l’association Sakia El Hamra pour la migration et le développement. Basée à Laâyoune, l’ONG est en contact étroit avec les populations étrangères résidentes dans la ville ou en transit. A travers son travail de terrain, notamment au début de la crise sanitaire, elle reconnaît que «le confinement a mis à mal l’activité économique et les personnes les plus vulnérables ont été les plus touchés notamment les migrants».

Une perte d’emploi qui accentue les vulnérabilités

Conseiller sanitaire pour les personnes migrantes au sein de l’ONG, Babacar N’diaye a déclaré à Yabiladi que les migrants ont en effet été «nombreux à perdre leurs emplois, surtout dans les usines de poisson et les zones portuaires». «Il y a eu des foyers infectieux de la covid-19 dans ce milieu mais après prise en charge, peu ont pu retrouver un travail de manière aussi stable et régulière qu’avant, même dans les commerces sans rapport avec la pêche», a déploré le militant.

A ces effets de crise se sont ajoutées les opérations accrues dans le cadre de la gestion des flux migratoires dans le sud, nous dit Babacar N’diaye, avec des mouvements du nord à Laâyoune pour emprunter la route maritime vers les Îles Canaries. Selon lui, «les migrants déjà installés dans la ville ont été impactées aussi par ce traitement», notamment dans l’accès au logement. Ce dernier est souvent refusé, dans la mesure où beaucoup de bailleurs ont commencé à considérer les ressortissants étrangers «comme des sans-papiers de facto».

«Des migrants avaient leurs titres de séjour, mais maintenant même eux, après des années de résidence à Laâyoune, ont beaucoup de mal à trouver des logements. Des bailleurs m’ont refusé, lorsque j’ai eu besoin de changer d’appartement, car ils nous considèrent systématiquement comme des migrants en transit.»

Babacar N’diaye

Président de la Commission régionale des droits de l’Homme (CRDH) à Laâyoune-Es Sakia El Hamra, Taoufik Berdiji a confirmé à Yabiladi que certains bailleurs avaient «refusé de renouveler des contrats à des locataires migrants» et que «des employés ont refusé de les reprendre à leurs postes de travail». «Nous avons tenu des rencontres avec les représentants de ces communautés, en plus d’actions de médiations, afin corriger les idées reçues visant ces ressortissants et interpeller sur l’impact socioéconomique de la covid-19, car ils n’en sont pas exclus», a affirmé le représentant.

Face à ces difficultés économiques, Taoufik Berdiji a rappelé que nombre de personnes issues de l’immigration «sont confrontées à des soucis pour subvenir à leurs besoins du quotidien, ou encore à se fournir en denrées alimentaires». La situation a poussé la CRDH à «travailler avec le tissu associatif de défense des droits des migrants et les autorités locales pour combler ce manque, en identifiant les ressortissants à inclure aux listes de soutien alimentaire», a-t-il déclaré.

Le milieu industriel, vecteur principal de la pandémie

Sans emplois depuis le début de la crise sanitaire, sans logement et avec peu de possibilités d’obtenir ou de renouveler un titre de séjour, les migrants sont en effet stigmatisées, dans le contexte de la pandémie. Abdelkabir Taghia estime que «les employeurs locaux ont une grande responsabilité» dans la propagation de la covid-19 parmi les migrants, puisque ces entrepreneurs, dans la pêche ou dans la poissonnerie, «sont nombreux à ne pas respecter les mesures sanitaires relatives à l’activité industrielle».

Dans ce sens, il indique avoir documenté certains cas où «des migrants pris en charge après avoir été testés positifs ont été appelés par leurs propres supérieurs pour retourner à leurs postes, même s’ils sont encore sous traitement et doivent rester confinés, au risque de perdre leurs emplois». Selon lui, cette approche serait derrière «plusieurs centaines d’infections dans le milieu agro-industriel, qui connaît un nombre important de main d’œuvre issue des communautés migrantes de Laâyoune».

Abdelkabir Taghia se rappelle, par ailleurs, que «l’arrestation d’un groupe de migrants pour non-respect des mesures sanitaires et l’interception d’une embarcation arrivée aux Îles Canaries depuis les côtes de la région, avec des cas testés positifs à la covid-19», a ravivé les tensions. L’une des deux pirogues a été d’ailleurs interceptée par la Marine royale avant le départ. Des cas positifs y ont également été découverts. Dans ce climat déjà tendu, l’identification des foyers infectieux «a poussé les autorités marocaines à élargir les dépistages dans les rangs des migrants».

Des tensions après le confinement de migrants testés positifs

Selon Abdelkabir Taghia, une partie des ressortissants «a été confinée dans un hôtel, dans de bonnes conditions, mais plusieurs patients asymptomatiques ne concevaient pas d’être confinés et soumis à un traitement, ce qui a accentué le sentiment de manque de confiance». L’association a par ailleurs «été autorisée par le wali de la région à effectuer des visites, mais il a été impossible de faire sortir ces personnes de leur confinement, tant qu’elles étaient positives».

A ce moment-là, selon le militant, «des vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux, montrant des confrontations entre autorités locales et migrants réclamant leur remise en liberté». Des images relayées ont aussi montré le changement de résultats de tests PCR, rendus négatifs mais modifiés à la main pour devenir positifs, ravivant davantage colère et tension.

Egalement fonctionnaire au sein de la direction générale de la Santé à Laâyoune-Es Sakia El Hamra, Abdelkabir Taghia a affirmé à Yabiladi que «sur la base d’informations recueillies à la source, il ne s’agissait pas d’une falsification visant à faire rester volontairement des patients négatifs juste parce qu’ils sont migrants, mais d’une erreur humaine qui peut arriver». «Je peux affirmer aussi qu’après médiation, les patients ont exprimé une meilleure compréhension de la situation, puisqu’ils ont été rassurés que leur présence dans ces lieux était strictement pour des considérations sanitaires majeures et non pas pour des motifs sécuritaires», a nuancé notre interlocuteur.

De son côté, le président de la CRDH à Laâyoune indique que la commission «s’est notamment rendue dans un centre de prise en charge médicale à Tarfaya, pour s’enquérir de la situation d’hébergement des migrants». Cependant, des associatifs ont révélé que ce traitement adéquat ne prévalait pas dans tous les espaces. Il y a quelques jours, la section locale de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Nador a fait part à Yabiladi de rétentions, considérées comme confinement sanitaire, mais qui «ont donné lieu à des expulsions depuis l’aéroport de Dakhla».

Article publié avec le soutien de Google News Initiative

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