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Société Publié

Maroc : Tiznit, modèle d’intégration des migrants ?

La chercheuse Sofia El Arabi, doctorante au Laboratoire de recherche ENeC de l’université Paris-Sorbonne, salue les actions menées par les autorités locales de Tiznit en collaboration avec les migrants subsahariens en faveur de leur intégration. D’après ses observations sur le terrain, la démarche des autorités locales se veut inclusive et cohérente sur le front social.

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Des migrants subsahariens dans la ville de Tiznit. | Ph. Sofia El Arabi

Le 16 décembre dernier, les autorités publiques de Tiznit (pacha, agents d’autorités, forces auxiliaires et agents de la Sûreté nationale) se sont rendues dans le camp de migrants de la ville pour négocier le départ de ces derniers, a constaté Sofia El Arabi sur place. En contrepartie, les migrants ont exigé une compensation financière de 500 dirhams par personne et un billet d’autocar pour Tanger. Les nouveaux arrivants ont quant à eux exigé un appui financier des autorités, dans la perspective de regagner les grandes villes du Maroc et de ne pas faire du camp un lieu de ralliement. 

En quoi l’exemple de Tiznit en matière d’accueil et de gestion migratoire est-il signe de progrès concernant le traitement du phénomène migratoire ?

Le progrès réside dans une reconnaissance des migrants à Tiznit, qui se traduit non seulement par un porte-parolat, mais également par une liberté de circulation dans ces espaces d’interaction sociale que sont les cafés, les lieux de culte et les restaurants, et leur participation active aux événements culturels de Tiznit (débats, conférences).

Dans le rapport au migrant subsaharien à Tiznit se joue, outre le maintien de l’ordre public et la souveraineté, la réalité des codes d’une coexistence en s’accordant sur des règles de vivre-ensemble. En effet, les migrants ont bénéficié d’un accompagnement et d’un suivi permanent (distribution de couvertures, de vêtements, campagnes médicales) suite à l’implication d’autorités politiques locales sans oublier l’hospitalité des Tiznitis (visites régulières des associations, approvisionnement en eau potable et en nourriture).

C’est dans ce sens que l’accueil des migrants est un supplément de dignité qui redéfinit progressivement les rapports entre migrants et acteurs locaux et inaugure une nouvelle forme d’intégration fondée sur une expérience empreinte d’inclusion et de cohésion sociale. Au regard des progrès que soulève la dispersion dans les villes moyennes comme Tiznit, il serait judicieux d’engager une réflexion sur les retombées positives et l’effectivité de la politique migratoire marocaine, dans les autres villes moyennes, si on venait à user du même modus operandi, orienté vers une éthique de la discussion, c’est-à-dire une reconnaissance des migrants en tant qu’acteurs engagés pour un être-ensemble.

En quoi les négociations dont vous faites mention dans votre article participent-elles aux avancées réalisées à Tiznit ?

L’événement ayant pris lieu à Tiznit le 16 décembre 2019 en est un exemple concret. La visite effectuée par les autorités publiques aux migrants est symptomatique d’une institutionnalisation de la liberté d’expression des migrants qui a inauguré pour ainsi dire une «éthique de la discussion» entendue au sens d’Habermas (in La théorie de l’agir communicationnel, 1981) et la mise en place d’un consensus avec des acteurs en mesure d’exprimer des doléances socialement recevables. En effet, les autorités publiques de Tiznit ont décidé de passer par la voie des négociations et d’employer le dialogue avec les migrants plutôt que d’opter pour des mesures de nature coercitive qui ne préviennent guère la recomposition du camp autre part.

Ceci confère aux migrants, pour la première fois, un pouvoir de négociation et une forme d’autorité, ce qui rend plus légitime ce qu’Axel Honneth nomme une lutte pour une reconnaissance juridique. Les migrants sont ainsi reconnus, identifiés comme sujets porteurs de droits. C’est en ce sens que l’action publique renvoie à un progrès et à un nouveau traitement prometteur de la question migratoire dans une ville moyenne puisqu’elle tient compte de la dignité du migrant.

A quels obstacles se heurtent les villes moyennes dans l’accueil des migrants, en comparaison avec une grande ville comme Casablanca ?

Ils sont de trois ordres : géographique, sécuritaire et économique. La question de l’accueil des migrants, dans une ville moyenne, est d’abord spatiale et met en scène un espace soumis à des préoccupations divergentes qui se cristallisent autour de l’occupation d’un camp sous pression. En effet, la recrudescence des vagues successives de dispersion des migrants vers les villes moyennes entraîne une grande visibilité urbaine du phénomène migratoire qui devient significatif.

L’exemple de Tiznit nous en fournit l’illustration : les résultats de nos enquêtes empiriques ont permis d’estimer un nombre de 2 034 migrants dispersés au cours de la période 2015-2017 à Tiznit. Selon les bilans effectués par les autorités publiques de Tiznit, le nombre de bus arrivant dans la ville de 2017 à 2019 est d’environ 450. Entre 2017 et 2019, 9 200 migrants subsahariens étaient à bord des bus arrivant à Tiznit ; le nombre de personnes restant jusqu’à novembre 2019 est de 200. Dans ce contexte, le camp auto-construit par les migrants en plein centre-ville devient surpeuplé et se transforme en lieu de ralliement, en point de concentration, et revêt une position de refuge pour tous les migrants.

Sur le plan sécuritaire, le camp est perçu comme une source de déséquilibre urbain et comme un espace potentiellement porteur de tensions à différentes échelles et d’insécurité puisqu’il peut servir de base arrière pour des pratiques déviantes. D’ailleurs, plusieurs pétitions ont été signées et des plaintes déposées par les habitants du voisinage et commerçants à proximité du camp en 2018 et 2019. Ils évoquent des problèmes d’hygiène et des nuisances sonores récurrentes suite aux tensions entre migrants et aux tournois de football organisés près du camp.

Aussi, la mendicité demeure la seule source de revenu pour tous les migrants en raison de l’absence d’opportunités d’emploi. Elle est pratiquée au niveau du centre-ville qui est un lieu stratégique favorisant les interactions avec les autochtones, ce qui le transforme en point de fixation.

Le camp de migrants de Tiznit produit selon vous un «effet miroir». De quoi est-il le reflet, notamment vis-à-vis des autorités locales et des habitants ?

J’entendais par «effet miroir» le fait que la vulnérabilité des migrants renvoie à une vulnérabilité plus générale incluant celle des Tiznitis. C’est comme si la réalité extérieure des migrants, leur altérité, renvoyait plus intimement à notre propre condition.

Cela peut expliquer la mentalité des Tiznitis qui sont très solidaires, hospitaliers et perçus comme tel par les migrants, comme le montre notre étude de 2019. On peut aussi interpréter la solidarité des Tiznitis à l’image de cet effet miroir. «Le migrant serait un soi-même comme un autre», pour reprendre l’expression du philosophe Paul Ricoeur.

Cet «effet miroir» permet d’évaluer la ville moyenne à la mesure de ses capacités d’accueil. Il permet de porter un regard critique sur le statut et la place assignée aux migrants dans une ville éprouvée elle-même par la permanence de problématiques humanitaires et sociales d’un point de vue local.

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