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Tribune

Chanson amazighe : Hommage à Ahmed Bizmaoun, un artiste de talent

Décédé, le 17 décembre au Maroc à l'âge de 72 ans, feu Ahmed Bizmaoun est considéré comme l'un des pionniers de l'art Rways. Dans cette tribune, le sociologue Brahim Labari lui rend un dernier hommage, rappelant la place à part qu’occupait cette figure dans le paysage musical amazigh.

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Ahmed Bizmaoun, décédé le 17 décembre, est considéré comme l'un des pionniers de l'art Rways. / DR
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Ahmed Bizmaoun qui a bercé les années joyeuses de notre enfance dans les années 1970, vient de nous quitter après un combat héroïque contre la maladie. Il faut saluer le courage de cet artiste, sa ténacité devant l’inéluctable. Jusqu’au bout, il a entretenu l’espoir de revenir sur scène et de faire don si généreusement d’un dernier round sur des sujets qui lui tenaient encore à cœur. A défaut, nous ferions avec l’immense héritage qu’il a légué et qui est désormais archivé dans les chaînes ouvertes du net.

Bizmaoun était le chanteur le plus doué de sa génération, probablement pour avoir introduit un nouveau style qui affine significativement ce qui était de rigueur dans les mélodies de Rways canal historique. Il avait introduit quelques instruments musicaux pour parfaire la chanson amazighe et la mettre au diapason de l’évolution de l’art et du devenir poétique.

Je l’ai connu par ses chansons alors que j’étais petit garçon dans mon village Lmaader, à l’époque non équipé ni d’électricité ni d’eau potable. On n’avait que le tourne-disque qui fonctionne à base de piles, ou encore depuis les antennes de la radio nationale qui transmettaient quelques morceaux des Rways. Ils étaient légion tous ces artistes dont nous apprécions et l’art et la manière à l’instar de Hadj Belaid, Hadj Damssiri, Omar Ouahrouch, Rkia Damssiria et bien d’autres... Ils chantaient la vie, criaient l’espoir de la chanson amazighe et verbalisaient avec force le réel de la ruralité originelle.

Un artiste occupant une place à part dans le paysage musical amazigh

Nul doute qu’Ahmed Bizmaoun occupait une place à part dans le paysage musical amazigh. Ses inimitables refrains, le romantisme de ses paroles et l’éclectisme de ses thématiques de prédilection faisaient de lui un artiste de talent qui alternait moult registres de la lignée des Rways. Bizmaoun avait un style que l’on peut rattacher à la nostalgie de la terre fertile, à l’immensité de la mer, refuge de l’Homme épris d’amour et de liberté. Il aimait la solitude de l’insondable richesse de la nature faisant sien ce vers de poème de Baudelaire «Homme libre, toujours tu chériras la mer». L’amour de la mer, de l’enivrement et du spleen le rapprochait de son illustre confrère d’art et de poésie… Il a chanté dans ce style empreint d’empathie la complexité de la vie, l’inéluctabilité de la mort, le sens de l’existence, la cupidité, la déloyauté de ses semblables et la souffrance dont la destinée humaine est une composante ontologique.

Enfant, à peine rentré de l’école, s’émerveiller des chansons de Rways était un rituel des plus socialisateurs. La mélodie de Bizmaoun interpellait l’innocence des gamins que nous étions à telle enseigne que, sans comprendre la profondeur des mots, nous nous mettions à chansonner ses mélodies tel un leitmotiv évocateur.

Je l’ai connu personnellement pour avoir partagé en sa compagnie l’écriture de la dernière partie de ma thèse en 2003. C’était à Cité Charaf d’Agadir. De Bizmaoun, je garde le souvenir d’une personne attachante et profondément nostalgique. Il était d’une curiosité remarquable quant aux transformations qui affectent notre société. Il parlait de sa vie de poète avec une humilité déconcertante. Enfant, il a perdu son père et se trouvait, ce faisant, responsable de sa fratrie. Son nomadisme à la recherche d’un gagne-pain reléguait sa passion d’artiste au rang de «l’optionnel et de loisir».

Il était tour à tour marin-pêcheur, maçon, toutes positions qui lui ont inspiré d’immuables mélodies : une description par le menu de Tafraout et de sa région (Amelen et agrd oudad) et la nostalgie de la mer et de sa bifurcation professionnelle (nkatine r oughrabou hrch hi, ahayah ghilad ngua rayssi). Je ne puis terminer ce bref hommage sans souligner la grandeur de l’âme de notre défunt artiste dont la supériorité artistique n’était peut-être pas au même niveau que le contexte qui l’a vu émerger.

Tribune

Brahim Labari
Enseignant-chercheur en sociologie
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com