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Mon enfant enlevé par mon mari au Maroc

Sultana, une belgo-marocaine de 37 ans, se bat depuis plus de dix ans pour récupérer ses enfants enlevés par son mari au Maroc. Son dossier, parmi une trentaine d’autres, pèse sur les relations diplomatiques entre le royaume et la Belgique.

Une toute petite bague argentée parsemée de quelques éclats de strass. Sultana a un sourire plein d’émotion quand elle fixe ce petit bijou de pacotille à son doigt. Et pour cause : c’est le cadeau de sa fille, Sajida, 16 ans et demi. Sa fille qu’elle n’a pas vue pendant près de dix ans et avec qui elle vient de passer cinq tendres jours à essayer de retisser un lien maternel dont on l’avait dépossédée. Le regard volontaire sous la courte coupe blonde, le sourire combatif de ceux qui ont mené de longues batailles, la voix rendue rauque par les cigarettes des heures d’angoisse, Sultana Kouhmane est la présidente belgo-marocaine de SOS rapts parentaux. Son combat ? Lutter contre les enlèvements d’enfants par l’un de leurs parents suite à un divorce. Un sujet qu’elle ne connaît que trop bien. Le 2 juillet 1995, Mohamed, son ex-mari marocain, ne lui ramène pas les enfants après un week-end passé chez lui, contrairement à ce que prévoit leur droit de garde. Plus personne ne répond à sa porte, la maison est vide. Très vite, le constat tombe : Mohamed a pris la fuite en enlevant Sajida, 4 ans, Mehdi, 6 ans et demi et Soumaya, 8 ans. Sultana mettra huit ans à revoir Mehdi, neuf à retrouver Soumaya et dix à serrer à nouveau dans ses bras Sajida. Un happy end tardif et surtout plein de désillusions. Ses enfants sont devenus des étrangers après avoir grandi si longtemps auprès d’un père intarissable de reproches à son sujet.

Laxisme des autorités belges et marocaines
Pour Sultana comme pour une trentaine d’autres parents dans son cas, issus eux aussi d’un couple mixte belgo-marocain, un tel drame ne s’explique pas que par la fatalité. Si son ancien mari a pu s’enfuir avec trois enfants dont il n’avait pas la garde puis résider avec eux pendant près de dix ans au Maroc sans être inquiété, c’est que les autorités belges et marocaines n’ont pas fait leur travail. «Au début je croyais au système. Je me disais que c’était une question de semaines et que la Belgique et le Maroc allaient tout faire pour que l’on me ramène mes enfants puisque la loi était de mon côté. C’était une erreur. Les procédures ne marchent pas et mettent des années à aboutir. Mon ancien mari est tranquillement retourné à Sefrou, sa ville natale, sans que personne n’aille jamais lui demander des comptes. Pour éviter que je puisse passer la frontière pour récupérer mes enfants, il a même réussi à me faire condamner au Maroc pour non-réintégration du domicile familial alors que j’étais divorcée de lui en Belgique depuis 5 ans», se désespère cette Belgo-marocaine de 37 ans.

Avec le recul, la jeune femme a un grand regret : ne pas avoir organisé un contre- enlèvement dans la foulée du rapt de ses enfants. «À l’époque, je voulais me placer dans la légalité. Mais aujourd’hui c’est ce que je conseillerais de faire à n’importe quel parent. Plus on attend, plus il est difficile de retrouver ses enfants. Les années passent et eux n’entendent qu’une seule version du parent rapteur», explique-t-elle avec dépit.

Après l’attente, le rejet Après le drame de la séparation, les parents qui réussissent à retrouver leurs enfants après plusieurs années vivent en effet un nouveau drame : celui du rejet. La majorité des petits raptés souffrent de ce que les psychologues appellent le syndrome de l’aliénation parentale. Victimes d’une sorte de lavage de cerveau parental, ils perçoivent rapidement le parent lésé comme le coupable de l’histoire et prennent fait et cause pour celui-là même qui les a enlevés.

Une épreuve que Sultana continue à traverser. «Mon ancien mari m’a renvoyé mon fils en 2002 quand il a eu quatorze ans. J’avais le souvenir d’un petit garçon blondinet un peu bouboule, il était devenu un grand bonhomme brun. Je ne l’ai pas reconnu. Mon ancien mari a fixé aux autorités belges comme condition à ce retour qu’il soit accompagné d’un homme de près de quarante ans à qui la Belgique a fourni un visa. L’explication ne s’est pas fait trop attendre. Quelques semaines plus tard, Soumaya, 16 ans, m’annonçait son retour. Une bonne nouvelle accompagnée de détails beaucoup moins enthousiasmants. Ma fille était mariée depuis deux ans à ce fameux accompagnateur et surtout mère d’un enfant depuis ses 14 ans. Le choc a été terrible, les retrouvailles tout aussi douloureuses. Pour Soumaya, et dans une moindre mesure pour Mehdi, je n’étais que ce que leur père leur avait présenté de moi : un ticket de retour vers la Belgique. Les enfants que l’on m’a arrachés quand ils avaient 4, 5 et 8 ans n’existaient plus. Je me suis retrouvée face à des étrangers», s’étrangle-t-elle. Trois ans plus tard, Sultana renoue aujourd’hui peu à peu des liens avec Mehdi qui habite désormais chez elle. Avec Soumaya, le contact est quasiment rompu. Quant à Sajida, la prise de contact n’en est qu’à ses balbutiements. En 2003, l’ancien mari a accepté de renvoyer sa fille pour une semaine de vacances chez Sultana. Les autorités belges ont dû s’engager auprès de leurs homologues marocains à ce qu’elle retourne bien au Maroc à l’issue du séjour. Les retrouvailles ont été plus que froides. Sajida, à peine quatre ans lors de son enlèvement, n’avait plus aucun souvenir de sa mère. Difficile dans ces conditions de reconstruire quelque chose. À son retour au Maroc, le lien a une fois de plus été brutalement coupé avec Sultana. Après trois ans de silence et d’inquiétudes, les quelques jours passés ensemble à Sefrou la semaine dernière n’auront été que le deuxième contact entre Sajida et sa mère en dix ans.

Un plan d’action annoncé
ImageLe dossier de Sultana Kouhmane et celui d’une trentaine d’autres parents dans son cas sont bien connus des autorités judiciaires du Maroc et de la Belgique. Depuis des années, le sujet vient jouer les trouble-fêtes dans les relations diplomatiques entre les deux pays. Une disposition des accords bilatéraux passés entre eux au début des années 90 prévoyait leur coopération totale dans ce type de dossier. Las, la ratification de ces accords est en suspens car ils comprennent une disposition controversée sur la répudiation. Résultat, les dossiers traînent et les autorités du Maroc rechignent à collaborer avec la justice belge quand le parent rapteur est marocain et qu’il est de retour dans le royaume.

À tel point que le ton est un peu monté entre les deux pays. Des délégations des ministères des Affaires étrangères et de la Justice du Maroc et de la Belgique se réunissaient tous les ans dans le cadre des accords bilatéraux. Après trois jours de sit-in et de manifestations de SOS Rapts parentaux devant le ministère de la Justice belge où une délégation marocaine est reçue, le Premier ministre belge décide en juin 2000 de geler la tenue de ces commissions tant que le Maroc ne collaborera pas plus activement. La réponse ne se fait pas attendre : en octobre 2000, le ministre marocain de la Justice de l’époque, Omar Azziman, se rend en Belgique. Dans sa valise, une petite dizaine d’enfants ramenés à leurs parents et la promesse d’une franche collaboration des autorités judiciaires marocaines.

Six ans plus tard, le bilan n’est pourtant pas beaucoup plus positif. En 2000, 27 dossiers traînaient entre la Belgique et le Maroc. En 2006, on compte encore 34 parents à la recherche de leurs enfants enlevés au Maroc. Le sujet reste sensible.

Après des années à jouer le pourrissement, le problème pourrait malgré tout trouver enfin un règlement. Le 25 septembre dernier, le ministre marocain de la Justice Mohamed Bouzoubaâ, s’est rendu à Bruxelles. Le problème des rapts parentaux était une fois encore au menu du jour. La pression de la Commission européenne et des associations de parents semble avoir payé. Les deux parties ont en effet annoncé l’élaboration d’un plan d’action pour lutter contre le phénomène. Au programme, la création d’un groupe de médiation, l’institution d’une aide financière de la Fondation Hassan II pour les frais de voyages des parents lésés, la mise en place d’une assistance judiciaire et surtout le lancement d’un poste de magistrat de liaison belge à Rabat et marocain en Belgique comme cela se pratique déjà avec la France et l’Espagne. Des outils précieux qui créent autant d’espoir que de méfiance du côté de SOS rapt parentaux. «Ces propositions semblent montrer une volonté de s’attaquer enfin à ce douloureux problème. En même temps, beaucoup de promesses avaient déjà été faites en 2000 sans pour autant être suivies d’effets. Aux autorités belges et marocaines de nous montrer que ce coup-ci, ce sera différent», avertit Sultana Kouhmane.

Amélie Amilhau
Source: Le Journal Hebdomadaire

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