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moul alhanoute
moustique [ MP ]
19 décembre 2003 22:27

À la fois commerçant et banquier, l’épicier, véritable monument de nos quartiers, cédera-t-il face à la concurrence de la distribution industrielle ? Younès Alami a longuement recueilli les confidences de l'un d'eux.


M'barek Gouhmane a 40 ans, et le physique d'un guerrier ouzbek. Depuis la fin du Ramadan, il remplace dans cette petite épicerie du centre-ville casablancais son frère cadet, parti se ressourcer pour quelques jours dans son douar d’origine : Aït Arghan. Un village de 3000 habitants, éparpillés sur une surface
de quatre kilomètres carrés. La région, lourdement frappée par la sécheresse, laisse très peu d’opportunités. Au village, il ne reste quasiment plus que des vieillards et les femmes. Des Pénélope des temps modernes qui attendent l’arrivée annuelle de leurs maris, souvent brisés par le travail. Les forces vives du douar écument les épiceries du royaume. Plus de 100 sont installés à Casablanca, à Paris et à Montréal. Quelques-uns ont construit des maisons en dur, plutôt confortables, à Taroudant ou, pour les plus fortunés, à Agadir. Jamais dans le douar ! Question de pudeur. On n’affiche pas son aisance face à la misère humaine. M’barek est arrivé à Casablanca à l’âge de 12 ans "quelques jours avant la Marche verte". Il rejoint alors son oncle, épicier du côté de la prison de Oukacha. Il apprendra les rudiments du métier et la patience qui sied à ce type d’activité. Payé la rondelette somme de 35 DH par mois, il parviendra progressivement à gagner la confiance de son patron qui finira par lui accorder la main de sa fille. Avec son petit pécule patiemment amassé et le savoir-faire acquis, il tente sa chance… c’était sa destinée, l’aboutissement d’un plan de carrière rodé par des générations de prédécesseurs. Un grossiste de derb Omar le recommande à l’un des membres de cette flopée d’investisseurs soussis, souvent anciens épiciers eux-mêmes, qui misent sur des jeunes aguerris aux techniques de tapissriyete (néologisme tachelhit : l’art de l’épicerie). Les "capitalistes" trouvent le local (al atba), achalandent le magasin et partagent les bénéfices au bout d’un semestre de travail, après soustraction des frais de loyer et impôts (une indemnité forfaitaire annuelle estimée sur la base de l’emplacement du local et du montant global des marchandises par l’administration fiscale) avec le gérant. Pendant les six autres mois, le gérant est obligé de trouver un autre travail, souvent des remplacements d’appoint de collègues malades - ou obligés d’interrompre momentanément leur activité - avant de rejoindre son poste initial. Cette technique du travail semestriel permet au "capitaliste" de garder la motivation en éveil de son associé, sans lui permettre de s’installer dans une routine propice à la rapine.

L’art de l’épicerie
M’barek travaille environ 10 mois par an, une situation qu’il juge satisfaisante. Il ne tient pas de comptabilité au jour le jour. Dès qu’une marchandise vient à manquer, il compense le manque, de manière à stabiliser le stock initial. Cette absence de matérialisation arithmétique des flux comptables est un des fondements de la profession. L’absence de contrôle régulier oblige l’épicier à redoubler d’efforts, à rogner sur le superflu et à travailler d’arrache-pied. Ne sachant jamais s’il a entamé le capital de départ, sa vigilance et son sérieux sont soumis à rude épreuve. M’barek habite au douar T’qaliya, à la périphérie de Casablanca. Un trajet pénible de plus de deux heures qui l’oblige à se lever dès cinq heures du matin. Il ferme son épicerie vers minuit, chaque soir, et quand il est trop fatigué, il dort sur place. Il s’accorde une demi-journée de repos le dimanche matin et emploie dans son échoppe un apprenti payé 500 DH par mois. Ce dernier, âgé de quatorze ans, sert, pèse les marchandises, pose les bonbonnes de gaz chez les clients, nettoie l’épicerie et s’occupe souvent de la tambouille quotidienne. Les apprentis sont rarement originaires du même douar que l’épicier, histoire, en cas de conflit, de ne pas se froisser avec les familles restées au bled. "On s’interchange les frères, cousins entre épiciers soussis. Avec le savoir-faire accumulé chez les autres, on se remet à niveau. L'on discute beaucoup du métier entre nous, ça nous permet de connaître l’évolution du marché de connaître les produits qui marchent, même si on a de moins en moins notre mot à dire", assure-t-il. Les multinationales et certaines grosses compagnies en situation de monopole dictent, en effet, souvent, leurs conduites aux épiciers. L’on "offre" un réfrigérateur, à condition qu’il ne soit rempli que par les produits distribués par la société. Les compagnies laitières livrent un certain volume de lait à condition que l’épicier achète aussi un certain nombre de produits laitiers. Le lait est un produit essentiel, car il permet de fidéliser la clientèle : "Je le réserve à mes meilleurs clients, car je ne peux pas disposer de la quantité que je souhaite. Nous sommes en quelque sorte rationnés. Si l’on demande plus, on doit acheter plus de yaourts ou de fromages, produits périssables que l’on n’est pas sûr d’écouler", ajoute M’barek. L’épicier reste donc rarement maître de sa politique commerciale.

Supers marchés contre mini-marchés
Mais, la véritable menace vient de ces grandes surfaces de proximité qui poussent comme des champignons dans les villes marocaines. "On ne peut pratiquement rien faire face aux supermarchés. Les prix sont équivalents, quelque fois moins élevés, la palette de choix est beaucoup plus importante, les magasins sont propres et quand tu paies, c’est une jolie demoiselle qui te rend la monnaie et pas 'had rass el mehna' (littéralement 'tête vouée à la souffrance"Winking smiley qui te regarde'", concède M’barek, non sans humour. Un constat quelque peu pessimiste car l’épicerie garde un avantage comparatif de taille. C’est une véritable institution bancaire qui "alloue des crédits" à une clientèle qui arrive difficilement à joindre les deux bouts. M’barek, par exemple, gère une épicerie achalandée pour une valeur de 100.000 DH. Il distribue en continu entre 20.000 et 30.000 DH de crédits à une cinquantaine de clients. Sans cette mesure, il ne pourrait pas constituer de clientèle. "C’est grâce au crédit que l’on peut continuer à travailler. Et même si certains nous font quelque peu lanterner, on récupère 98% de l’argent prêté". Difficile en effet de ne pas rembourser, lorsque l’on passe chaque jour devant une échoppe et la contrainte sociale l’emporte souvent sur les velléités d’arnaque. Autres "qualités intrinsèques" de l’épicerie, les horaires d’ouverture : "Les supermarchés fermant à 21h, on récupère les retardataires, essentiellement les 'zouafriya' (célibataires), qui viennent chercher leur dîner chez nous". Le débat sous-jacent au duel entre les petits commerces et les grandes surfaces, qui a défrayé la chronique dans la France de l’après-guerre, prend au Maroc une portée particulière. Pour le sociologue Mehdi Ababou, "d’un point de vue sécuritaire, affaiblir les épiceries par la concurrence des grandes surfaces peut-être particulièrement dangereux. L’épicerie est un ciment social, une banque, un relais d’information, même pour la police et une borne spécifique fondamentale du territoire". Une assertion que réfute l’économiste Jamal Harroudi, qui considère comme inéluctable et à l’avantage du consommateur la disparition du petit commerce : "Le crédit à la consommation sous sa forme actuelle et sous des procédés dérivés prendra progressivement le relais des subsides alloués par le petit commerçant. À long terme, le supermarché qui permet une concurrence directe entre les produits allégera la facture du consommateur, même s’il crée de nouveaux besoins". Et ce n’est pas un hasard si les Soussis de l’exode rural qui se destinaient quasi exclusivement à cette profession, virent vers des métiers connexes comme la gestion des légendaires mahlabas. Ces laiteries, à capital égal, rapportent plus (pratiquement le double), avec une charge de travail sensiblement moindre et quasiment pas de recouvrement. La précarité du statut de l’épicier entre également en compte. Car, même si les chambres de commerce et d’industrie proposent des plans de retraites aux épiciers, rares sont ceux qui franchissent le pas. Il faut en effet cotiser plus de 40 ans avec une mensualité démarrant à 25 DH pour pouvoir prétendre à une retraite de 1100 DH. M’barek ne veut même pas en entendre parler : "Les gens s’imaginent que l’on roule sur l’or car il y a quelques success stories dans la communauté. Mais cela devient de plus en plus rare. Si je trouve mieux, je n’hésiterais pas à changer de métier".



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