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Interview

Mehdi Alioua : «Avec le séparatisme musulman, la France s’enlise dans les débats post-coloniaux»

De quoi le «séparatisme» de certains musulmans de France est-il le nom ? Emmanuel Macron vient de désigner un nouvel ennemi intérieur aux contours encore flous. Pour tenter d'y voir plus clair et mettre en perspective l'irruption du «problème musulman» venu occulter celui de la pandémie du nouveau coronavirus, nous avons fait appel à l'analyse du professeur associé en sociologie à Sciences Po - Rabat, Mehdi Alioua. INTERVIEW.

Publié
Mehdi Alioua, professeur associé à Science Po Rabat / Ph. : Alun Be
Temps de lecture: 4'

Comment appréciez-vous le débat politique en France sur le séparatisme qui semble désormais ne concerner que les musulmans ?

J’apprécie le débat de manière assez angoissée de voir ce qui se passe en France, pays dans lequel je suis né, et dans lequel j’ai passé une partie de ma vie, donc ça me touche énormément. Mais au-delà, en tant que sociologue spécialisé sur les questions de migration, du cosmopolitisme et de racisme, ces débats qui pointent du doigt les minorités issues des migrations des anciennes colonies françaises sont quelque chose d’endémique depuis quelques décennies. Il y a une sorte d’injonction permanente à l’assimilation à la nation française et même si on trouve cette injonction, avec les stigmatisations qui vont avec, plus forte à droite qu’à gauche, elle traverse tout de même tout le champ politique, peut-être parce qu’elle traverse aussi toute la société.

Le terme «séparatisme» est galvaudé, c’est un terme angoissant, un faux terme, qui d’ailleurs devrait probablement être abandonné en écriture au niveau législatif pour être remplacé par laïcité. C’est une façon de confondre quand on parle de séparatisme souveraineté nationale et souveraineté populaire. Cette confusion, et les tensions des débats qui vont avec, est ancienne dans l’histoire de la nation française où la souveraineté du peuple devait avoir un support : l’Etat nation. La nation est le support du peuple représente par l’Etat.

Rapidement après la Révolution française notamment avec Napoléon, on va passer de cette souveraineté populaire -une autre façon de dire démocratie- à la souveraineté nationale. On va ainsi faire passer l’intérêt national avant l’intérêt populaire. Au niveau de certaines orientations politiques on va même se méfier de la souveraineté populaire. Les tenants de la souveraineté nationale voient d’un mauvais œil le fait que la nation ou même une partie de l’histoire de la nation puisse être contestée. Ils vont donc défendre l’idée de l’identité nationale autour d’un mythe républicain, d’une histoire sur laquelle il ne faut pas revenir, ne pas s’excuser, «refuser la repentance» comme ils le disent. C’est un marqueur politique bien connu qui positionne plutôt à droite et c’est aussi très clairement un héritage de la conquête coloniale française. Les nationalistes français vont grandir avec la colonisation. Il est difficile encore aujourd’hui de dissocier le nationalisme français de la nostalgie coloniale.

On est depuis dans un cauchemar temporel. On n’arrive pas à sortir des débats post-coloniaux avec les descendants d’«indigènes» musulmans qui posent problème parce que leur mode de vie ne serait pas soluble dans la République et qu’on aimerait contrôler, dans la continuité de la mission civilisatrice. De fait, les partisans de la souveraineté nationale sont eux-mêmes dans la division en pointant du doigt ce qu’ils vont estimer comme éléments perturbateurs au sein de la nation : les immigrés et depuis une dizaine d’années les musulmans.

Le «séparatisme» supposé de musulmans a oblitéré les autres séparatismes qui se revendiquent comme tels...

Le séparatisme, c’est lorsque des indépendantistes veulent faire cessession. On peut comprendre qu’une nation veut se défendre contre des mouvements cecessionistes -même si la force n’est pas toujours la solution. Mais ici on ne vise pas des séparatistes mais des modes de vie différents, alternatifs ou supposés alternatifs. Ce mauvais terme s’ancre dans le langage de la droite identitaire, la droite nationaliste.

Comme dans la géopolitique actuelle, la France est en train de devenir une puissance de second rang, qu’elle ne peut pas seule s’asseoir à la table des puissances qui ont émergé comme la Chine et imposer son point de vue, que même au niveau de ses ancienne colonies elle perd de l’influence, mais aussi et peut être surtout parce que l’UE limite la souveraineté nationale française, alors on reporte cette perte de puissance sur les minorités au sein de la nation française.

Puisqu’il est difficile au niveau géopolitique d’être souverain d’un point de vue national (dépendance énergétique, contraintes des accords de libre échange...) on va alors reprendre le terme séparatiste en le détournant volontairement de son usage premier. Cela permet de masquer les vrais problèmes comme l’indépendance nationale française, aux niveaux politique, écologique, économique, où le chômage de masse passe ainsi au second plan.

On essaye de faire croire que le fait que certains musulmans de France ne soit pas complètement attachés à la France serait un problème qui empêcherait la nation de continuer à exister. C’est à mon avis une folie, un errement, mais surtout un calcul politique pour continuer à se maintenir et gagner les prochaines élections sur les thèmes de la droite nationaliste, qui se fait appeler aujourd’hui souverainiste, voire même les thèmes de l’extrême droite. Cela permet de faire croire qu’on peut encore imposer des choses en politique alors que la France est de moins en moins souveraine au niveau populaire, et beaucoup de décisions se prennent désormais en dehors de la souveraineté française.

Comment sortir de ce long serpent de mer sur la compatibilité Islam et République ? Les politiques peuvent-ils proposer une alternative ?

La solution existe et fonctionne bien. C’est même une invention française, même si elle existe ailleurs, et elle s’appelle la laïcité. L’Etat doit se tenir à égale distance de toutes les religions et que les religions ne doivent pas dominer la politique. Or ici il ne s’agit pas de laïcité mais d’une immiscion progressive de l’Etat dans la vie des citoyens. L’Etat peut jouer son rôle via l’école pour inculquer les valeurs de la République, l’égalité homme-femme, mais pas légiférer pour régenter la vie privée des individus ou la conduite du culte. 

Cette réflexion qui mène à la laïcité est ancienne puisqu’elle a été portée d’une certaine manière par Diderot qui va fortement influencer les instigateurs de la Première République avec la notion de souveraineté populaire. Le peuple se gouverne lui-même, dans son intérêt collectif tout en respectant la vie privée et les libertés individuelles.

La France a tous les ressorts historiques et idéologiques suffisant pour ne pas reproduire cette violence symbolique héritée de la colonisation. Lorsque des hommes et des femmes politiques ne piochent pas dans cet héritage ou alors seulement pour en détourner le sens à leur profit, c’est à la République qu’elles et ils portent un coup. Ces petits jeux politiques sur le dos de celles et ceux qui sont déjà en bas de l’échelle sociale est insupportable.

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