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Interview

M’jid Elguerrab : «Comme la France, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie combattent le séparatisme»

Député de la 9è circonscription des Français à l'étranger et ancien membre du parti présidentiel La République en marche (LREM), M'jid Elguerrab revient sur le discours d'Emmanuel Macron sur le séparatisme islamiste en France. INTERVIEW.

Publié
Emmanuel Macron et M’jid Elguerrab / Archive - DR
Temps de lecture: 5'

Comment appréciez-vous le terme séparatisme tel qui s’est imposé récemment dans le débat politique français ?

Séparatisme, entre-soi, repli identitaire, communautarisme, enfermement, ghettoïsation, appelez cela comme vous le souhaitez, l’idée qu’il y a un recul du vivre-ensemble, un recul du «faire Nation» - pour reprendre les mots de Jean-Louis Borloo - exprime une réalité que chacune et chacun peut constater objectivement. On parle du séparatisme islamiste, il y a aussi d’autres séparatismes que nous avons collectivement créer depuis 40 ans avec la manière dont on a créé des ghettos de pauvres et des ghettos de riches... Quand vous avez des villes qui refusent la loi SRU qui impose un minimum de logement sociaux dans une commune, de quoi s’agit-il si ce n’est le refus de vivre-ensemble... Soyons honnête et regardons tous les séparatismes, ceux de l’énarchie par exemple ? Introduisons du vivre-ensemble partout même dans l’élite administrative que l’on retrouve souvent par ailleurs dans le secteur privé... Qui parle de ce séparatisme là ?

Vous êtes député et anciennement membre du parti présidentiel LREM. Que pensez-vous de son discours sur le projet de loi contre le séparatisme ?

Je trouve que le Président de la République n’est pas tombé dans le piège tendu par celles et ceux qui utilisent des mots-clés comme «République» ou «laïcité» pour taper sur l’islam et sur les musulmans. Pour moi, c’était un discours qui fera date et qui, pour une fois, ne stigmatise pas une partie de la population française. Il a été suffisamment subtile et assez clair pour éviter les formules à l’emporte-pièce ou les mots blessants. Car c’est de cela dont il s’agit pour une grande partie des musulmans. Nous voulons simplement du respect, de la considération. Pas plus, mais pas moins que les autres. Point.

Vous ne trouverez pas un musulman qui ne condamne pas le terrorisme. D’ailleurs le terrorisme islamiste tue avant tout les musulmans si on prend les choses de manière mondiale... Il faut plus mettre en avant cette écrasante majorité silencieuse qui subit tout cela.

Que certains aient des agendas politiques ou des volontés d’utiliser les musulmans de France dans un but politique, assurément, cela existe et il ne faut pas le nier. Le Président a parfaitement compris cela et à titre personnel, j’approuve la manière dont il a dit les choses. On sent qu’il ne ment pas. Comme il l’a toujours fait, il parle cash. Si vous êtes dans la République, on est ensemble. Si vous avez d’autres projets, la République sera intransigeante.

Ce terme venu de l’extrême droite est-il un signe d’échec de l’intégration des musulmans de France ? Ou bien une crispation identitaire d’une large partie de la classe politique ?

Crispation de la classe politique ? Crispation de la population ? Il y a de quoi, entre nous. Même dans les pays musulmans, il y a une exaspération voire une crispation face à la montée des conservatismes et l’apparition de nouvelles normes «religieuses» qui visent à séparer. Tous les pays ont connus des attentats violents commis par des individus qui se réclame de cette religion. Au nom de cette même religion, il y a en permanence des revendications sociétales et politiques fortes. Il y a des débats quasi-quotidiens, un fait «religieux» choquant tous les mois, ou une demande «religieuse» quasi-permanente... Sans doute, il est vrai sur-médiatisée mais comment ne pas tomber dans la crispation ? En France, avons-nous une montée de l’islamophobie ? Évidemment. Lors des auditions que j’ai faites en tant que membre de la commission parlementaire contre les groupuscules d’extrême-droite, nous avions auditionné Christophe Castaner, le ministre de l’Interieur de l’époque qui avait confirmé, chiffres à l’appui, cette montée des actes islamophobes en France. Il avait même parlé de plusieurs attentats contre des mosquées déjoués... C’est une réalité. Il y a une crispation de notre pays à l’égard de l’islam et des musulmans avec un amalgame fait entre islam, islamisme rigoriste et terrorisme.

C’est en cela que je salue le discours du Président de la République. Les Français de confession musulmane sont-ils intégrés ? Franchement, les centaines de milliers de personnes atteintes de la COVID-19 qui ont été soignés par les dizaines de milliers de médecins et d’infirmières de confession musulmane se posent-ils cette question ? Les chauffeurs de bus et de taxis musulmans qui ont continué à travailler pendant la crise sanitaire, les agents de nettoyage musulmans, les caissiers musulmans, les manœuvres musulmans, les policiers musulmans, les enseignants musulmans, etc. Leur a-t-on posé cette question ? Êtes-vous intégrés ?

A chaque crise, à chaque guerre, à chaque moment de tension pour l’Europe et pour la France, nous avons fait appel à des «musulmans». Je rentre de Casablanca, au Maroc, sur ma circonscription où j’ai eu le plaisir de visiter l’Office nationale des Anciens Combattants, service français qui rend chaque jour hommage aux 200 000 Marocains venus se battre et pour beaucoup, mourir pour la France... C’est l’histoire de la France, c’est l’histoire de la République face au nazisme, il faut la regarder en face. La plupart des Français musulmans sont aussi le fruit de cette histoire. Nous avons tous un grand-père, un oncle, un membre de notre famille qui s’est battu pour la France...

Vous êtes au contact des Français d’Afrique du Nord et de l’Ouest (votre circonscription). Craigniez-vous une incompréhension quant à cette proposition de loi dans ces pays à majorité musulmane ?

Tous les pays musulmans combattent le séparatisme. La Tunisie, l’Algérie, le Maroc et tous les pays musulmans d’Afrique. C’est également leur crainte principale. Aucun pays au monde n’admet qu’une partie de sa population veuille faire sécession... Qu’une partie de ses enfants veuillent vivre en vase-clos pensant que le monde extérieur est impur.

Par ailleurs, la France aurait beaucoup à apprendre de pays comme le Maroc sur la formation des imams. Avec une composante essentielle au Maroc : la Commanderie des Croyants. C’est-à-dire un chef religieux clairement identifié, issu de l’histoire du pays, qui est reconnu de toutes et de tous... En France, depuis peu, nous commençons à jeûner et à fêter la fin du jeûne du mois du ramadan tous ensemble. Les musulmans de France, j’en suis convaincu, avec l’aide de l’Etat, peuvent s’organiser et avoir un visage commun avec un grand Imam de France. Une institution qui soit reconnue de toutes et de tous pour les affaires religieuses...

Sinon sur le fond, je suis d’accord avec l’idée du Président d’arrêter de parler d’un hypothétique et impossible «islam de France». Ce n’est pas à la République de dire l’islam, elle doit parler aux musulmans. Chaque musulmans doit être un fervent défenseur de la République ! Et la République doit mettre de l’ordre et de l’organisation pour mieux structurer l’islam de France mais jamais elle ne doit s’immiscer dans les affaires religieuses.

Des intellectuels musulmans comme Rachid Benzine ou Ghaleb Bencheikh, ou comme le regretté Mohamed Arkoun, sont à lire, relire et à écouter. La communauté musulmane est plurielle. Elle n’est pas définissable d’une seule et même manière. Des sociologues comme Franck Fregosi ou mon maître de jeunesse pendant mes études, Bruno Étienne, ont parfaitement décrit le pluralisme des musulmans de France. Structurer tout cela va prendre du temps. Comme dirait la chercheuse Insès Safi, il faut que les musulmans et non-musulmans se parlent plus.

Je salue toutes les initiatives telles que celle de Hakim El Karoui qui cherche à créer une régulation des fonds liés au pèlerinage ou encore celle de la plate-forme «LES Musulmans» qui ont fait une consultation massive de dizaine de milliers de croyants pour comprendre les besoins des 5 millions d’adeptes. Pour moi, il n’y a pas les uns ou les autres. Je pense qu’il faut additionner tous ces regards pour avoir une vue d’ensemble et surtout organiser toutes les initiatives. Les musulmans de France sont foisonnants, multiples, l’enjeu est d’avoir des structures qui ne soient pas hors-sol, déconnectées de la réalité des femmes et des hommes qui vivent cette religion dans leur vie. Rachid Benzine parle de «l’islam des gens». Mon père n’a jamais entendu parlé du CFCM...

Dernière question plus personnelle. Puisque le débat politique en France est rentré par effraction dans les vestiaires des clubs de sport : Quand vous étiez enfant, vous preniez la douche nu après les matchs de foot ?

Hahaha ! Je ne m’atttendais pas à une telle question ! D’abord, je ne jouais pas au foot mais au basket. Et effectivement, venant d’une ville, Aurillac dans le Cantal, où ces débats étaient à 1000 lieues de notre quotidien, où nous étions ensemble à l’école, ensemble à l’entraînement, ensemble les week-ends sur le terrain, je me suis toujours douché comme tout le monde aux côtés de mes camarades de jeu. Je n’ai jamais vu quelqu’un se doucher en caleçon...

Dans mon équipe, il y avait des noirs, des arabes, des blancs, des étrangers, nous étions unis sur le terrain et nous faisons «équipe». Cette question ne m’est jamais passé par la tête ! Ce n’était même pas un sujet... Et si l’un d’entre nous avait eu un problème avec ça, je crois que chacun l’aurait compris par ailleurs. Certains ne se douchaient pas avec nous et rentraient chez eux pour le faire. C’est aussi simple que ça.

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