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Interview

Azilal : Le Musée des sciences et de la terre, un espace qui retrace l’évolution de la vie [Interview]

Géologue et président du Conseil scientifique du géoparc M’goun, Mohamed Boutakiout a suivi la mise en place du Musée des sciences et de la terre au sein de ce site labellisé par l’UNESCO depuis l’acquisition de ses premières collections. D’ici fin octobre, le lieu pourrait ouvrir ses portes.

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Photo d'illustration / DR.
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Comment est né ce musée dans la région d’Azilal, qu’on connaît riche en fossiles ?

Ce musée est une conséquence d’un grand projet, intitulé Géoparc M’goun, territoire montagneux d’une superficie de 5 730 km² étendue sur 15 communes. Dans les années 2000, l’UNESCO a lancé un concept de géoparc, un territoire bien défini, avec des sites géologiques à préserver et surtout à valoriser, pour un impact socioéconomique sur la population locale.

Après les sites géologiques, on s’intéresse aux atouts de la région. Donc les sites culturels s’y joignent, les lieux architecturaux, le savoir-faire des populations, tout ce qui peut intéresser un visiteur.

Dans ce contexte, notre géoparc obéit à certains critères de l’UNESCO. Il a eu un premier label en 2014, faisant de lui le premier géoparc d’Afrique et du monde arabe. Il est administré par le conseil d’orientation et de suivi du Géoparc M’goun (COSGM), présidé par le wali de la région de Béni-Mellal-Khénifra et composé du gouverneur de la province d’Azilal, le président du Conseil régional de Béni Mellal-Khénifra et des représentants ministériels. Il est porté financièrement dans la région et géré par l’Association du géoparc M’goun (AGM).

C’est au cœur de notre géoparc que s’est constitué ce musée, avec des éléments sur l’histoire géologique de la région. Tout a commencé avec une collection donnée par le ministère de l’Energie et des mines, entre 2007 et 2008. Puis des fossiles locaux et nationaux ont été acquis grâce à l’AGM, présidée par Driss Achbal. 

Les premières collections remontent à plus de dix ans, comment le projet a évolué ?

La mise en place de ce musée a pris beaucoup de temps, entre la présentation du projet lors d’une visite royale en 2008 et sa finalisation. Il était important pour nous de travailler sur le contexte scénographique, avec une équipe 100% marocaine. Celle-ci est présidée par les architectes Abderrahim Kassou et Abdellatif Afoud, avec un consortium que je préside et nous sommes dans l’achèvement de ce projet. Nous souhaitons l’inaugurer vers la fin du mois prochain.

Qu’est-ce qu’on peut trouver au sein du musée ?

Du point de vue architectural, ce musée est un bâtiment exceptionnel. Il se distingue par une équipe entièrement marocaine, autant ses scientifiques de plusieurs universités (Rabat, Béni Mellal, Marrakech, El Jadida et Agadir) que ses architectes scénographes (Abderrahim Kassou, Hassania Zemrag et Abdellatif Afoud). Son chemin scénographique est intrinsèque, avec un «tunnel du savoir» projeté sur un espace dominé par le dinosaure géant Atlasaurus imelakei, découvert dans le géoparc.

Comme dans la majorité des musées des sciences et de la terre, le circuit commence par le big-bang, avec des explications vulgarisées et accessibles au large public. Pour conscientiser sur la science, nous avons pensé aussi à mettre des extraits de sourates faisant allusion à ces événements, afin de montrer qu’il n’existe pas de contradictions.

Nous passons ensuite à des explications sur les temps géologiques et la datation, la fossilisation et la découverte de traces d’espèces disparues. Un passage est également consacré à la géologie du territoire du géoparc M’goun. On commence par le terrain le plus ancien, constitué de parties de chaînes montagneuses anciennes sous le Haut-Atlas, montrant que cette zone a été inondée par un océan disparu : la Téthys, comprimé par le mouvement des plaques.

Une seconde partie se constitue de ressources hydriques, puisque notre région représente un château d’eau, qui regroupe des fleuves, des lacs et des barrages, servant à l’irrigation des plaines du Tadla et allant jusqu’à se déverser vers Omr Rabîi, traversant les plaines de Doukkala, puis finissant dans l’Atlantique. On découvre aussi les ressources minières du territoire, riche de plomb, de zinc, de cuivre et de manganèse ainsi que leurs utilisations.

On montre aussi la biodiversité animale et végétale, représentée par la forêt dense que comprend le géoparc. Ces espaces ont abrité les derniers léopards de la région, disparus en 1976, des espèces de panthères de l’Atlas et une importante faune et flore, comme l’arbre du genévrier thurifère, qui pousse à plus de 3 000m d’altitude. Il y aussi les espèces à protéger, qui jouent un rôle important dans l’équilibre écologique et la région et préservent les sols.

L’architecture est un élément important de la région également, à travers les greniers collectifs, les forts construits par toute la population, où elle a longtemps conservé ses denrées et qu’elle a défendus en cas d’attaque. Cette partie donne une idée sur le mode de vie ancestral des habitants, leur savoir-faire en construction, les matériaux et les techniques utilisés dans les portes et plafonds…

La rotonde dédiée aux fossiles se traduit par une évolution des organismes paléontologiques à travers les temps géologiques illustrés par des spécimens marocains depuis le Protérozoïque, il y a 600 millions d’années, jusqu’aux époques récentes, avec des trilobites, goniatites, orthocères, poissons, reptiles, dinosaures, mosasaures…

On y retrouve le majestueux dinosaure qui a vécu dans la région, faisant 5 mètres de largeur et 17 mètres de longueur. Nous y avons ajouté deux fossiles marins du bassin de Khouribga, où existaient des reptiles, Mosasaurus et Zarafazaura, au cou long apparenté à la girafe. Il y a quelques années, l’Association de protection du patrimoine géologique marocain (APPGM) a révélé sa mise en vente en France et grâce à l’intervention marocaine, il a été restitué.

Nous exposons également différents fossiles du Maroc, qui reconstituent l’évolution de la vie. Le circuit finit avec l’homo sapiens et les vestiges hominidés de Casablanca et de Jbel Irhoud.

Comment rendre un musée scientifique accessible aux plus jeunes ?

Les scénographes ont su exposer ces pièces de manière à intéresser les plus jeunes, à travers des reconstitutions, des effets de lumière et des plaquettes rédigées dans un vocabulaire simplifié, en arabe, en amazigh, en français en anglais. Nous sommes fiers d’être le premier musée à mettre en place des textes explicatifs en tifinagh.

C’est également capital pour nous d’impliquer les écoles publiques. Nous nous attendons à ce qu’après l’ouverture, de nombreux scolaires viennent. C’est aussi le premier musée marocain doté d’une réalité augmentée, qui permettra aux enfants de découvrir différentes sortes de dinosaures, de même que les reconstitutions de certaines espèces.

Le musée prévoit aussi un espace ludique, avec un grand bac où seront cachés des fossiles, que les enfants devront retrouver pour reconstituer des squelettes et reconnaître à quelles espèces elles appartiennent.

Ce musée illustre pour vous l’importance que les pouvoirs locaux appuient de tels projets ?

C’est encore exceptionnel. Le jour où l’APPGM a exposé le projet aux décideurs de l’époque, le wali et le président de la région, il a tout de suite bénéficié d’un grand intérêt, puisque c’est un projet intégré. La haute montagne d’Azilal ne peut être que touristique et le géoparc a joué un rôle important dans cette attraction. C’est un tourisme aux diverses facettes : écologique, géologique, sportif, culturel…

Pour toutes ces raisons, il faut rendre hommage au conseil régional de Béni Mellal-Khénifra, qui n’a pas hésité à appuyer financièrement le musée, à chaque fois que nous en avons exprimé le besoin. C’est un investissement à court et à moyen terme, puisque la durée de vie d’un musée s’étend sur des centaines d’années.

Je pense que dans ce sens, la région d’Azilal a la chance d’avoir des décideurs conscients de ces questions. Nous savons que le patrimoine, naturel, culturel et culinaire, est notre capital autour duquel un tissu économique bénéficiant à notre territoire est en train de se construire.

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