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Diaspo #159 : Rachid Zerrouki, l’instit qui réintègre «Les Incasables» dans l’enseignement

Né au Maroc, Rachid Zerrouki vit en France depuis l’âge de 15 ans. Arrivé dans un nouveau pays, l'école devient rapidemment son principal repère. Ce rapport a façonné sa vie jusqu’à aujourd’hui, où il est instituteur en SEGPA.

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Rachid Zerrouki, enseignant en SEGPA en France / Ph. Joelle Fucito
Temps de lecture: 4'

Jusqu’au primaire passé dans sa ville natale, Fès, Rachid Zerrouki ne parle pas français. Mais il intègre les établissements français dans la capitale spirituelle, avant de suivre ses parents pour une nouvelle vie dans le Vaucluse. «En fouillant dans les archives administratives de notre famille, nous avons découvert que nous étions français à travers mon arrière-grand-père, qui avait emporté avec lui le secret de sa nationalité», nous raconte celui qui a hérité du métier d’enseignant de son père. Après la retraite de ce dernier, Rachid quitte ses camarades de l’école publique marocaine et de mission française.

Les parents choisissent de s’installer en France, où ils voient un bel avenir pour leurs trois enfants. Mais en pleine adolescence, Rachid vit difficilement cette transition, où il a dû se créer de nouveaux repères de vie et avoir un temps de réadaptation. Il se rappelle d’une «période marquée par la solitude», où il se réfugie dans les livres et la littérature, mais également «dans les jeux vidéos et le cinéma» ; enfin, «tout ce qui [lui] permettait de sortir de [sa] vie» de nouveau de la classe.

«L’école était mon seul repère. Dans un environnement nouveau, on ne maîtrise pas les codes. Je suis resté très attaché à l’institution, comme je l’ai été également au Maroc», nous confie l’instituteur. Dès lors, il se projette dans une vie professionnelle qui continuera de le lier intimement à ce repère.

Une vie vouée à l’institution de l’école

Après son baccalauréat et sa licence en science, Rachid ambitionne de passer le concours de professorat. Il obtient également un master métiers de l’enseignement de l’université d’Aix-Marseille. Après son concours, il est affecté au quartier Les Chartreux, connu par sa mixité entre enfants de cité et ceux des petits pavillons marseillais. «Au fil du temps, j’ai réalisé que mes classes n’avaient pas grand besoin de moi pour apprendre», se rappelle-t-il.

Se retrouvant à gérer des élèves sans grosses difficultés, Rachid Zerrouki espère se rendre plus utile, en accompagnant des écoliers auprès desquels il touchera concrètement son rôle et sa fonction pédagogique d’enseignant. C’est ainsi qu’il bascule en Section d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA), destinée aux apprenants montrant de graves et de durables difficultés.

Il les accompagne de la cinquième à la troisième. Au fur et à mesure de ces années, il multiplie les contributions sur Libération, Slate, Bondy Blog et dans plusieurs médias français, où il intervient sur les problématiques de l’échec scolaire. Sur Twitter, il se fait connaître par Rachid l’instit. A l’issue de cette première aventure qui aura été d’un grand apprentissage pour ses élèves comme pour lui, il publie «Les Incasables».

Sorti aux éditions Robert Laffont, l’ouvrage répond au grand engouement des lecteurs de l’enseignant, qui ont montré un vif intérêt pour les questions traitées dans ses articles.

Un témoignage réel sur le rôle de l’école

Le livre est aussi et surtout un témoignage très personnel de Rachid Zerrouki, une introspection. «Le premier incasable dont je parle d’ailleurs, c’était moi, car je ne trouvais pas ma place», explique-t-il à Yabiladi.

«J’ai eu la chance d’avoir des parents qui avaient une culture scolaire et c’était plus facile pour moi. Mais devant ces élèves, j’ai vu les limites du rôle de l’école à vaincre les inégalités sociales, le manque d’accès pour les enfants défavorisés. Ce sont des élèves qui n’ont pas un profil en particulier. Leurs difficultés scolaires peuvent cacher des problèmes familiaux, des difficultés économiques, des raisons rattachées à leur environnement social…»

Rachid Zerrouki

C’est de là que vient le terme «Incasable». Il est souvent employé sur le terrain, pour désigner ces jeunes, dont les besoins relèvent souvent d’une prise en charge multidimensionnelle, mais met à l’épreuve les intervenants dédiés.

Loin cependant d’un discours fataliste, l’enseignant nous confie avoir été «convaincu par de grands pédagogues qui rendent les élèves acteurs de leur apprentissage», mais que les limites de ces élèves consistaient notamment en l’absence de cette soif d’apprentissage. Lui-même mis à l’épreuve dans ses convictions, Rachid a dû remettre en question ces méthodes qui lui tiennent à cœur, «pour revenir à des moyens plus simples en s’adaptant aux besoins des élèves et différencier chacun des autres».

Il arrive à l’idée qu’«il faut se centrer sur chaque élève, car chacun a un besoin éducatif particulier qui n’est pas celui général de la classe». Cela lui a permis de «comprendre ce qui empêche chaque jeune d’apprendre, pour trouver des réponses à la gestion de ses difficultés». «L’empathie sèche» devient son approche éducative et pédagogique. Elle l’aide à «comprendre les raisons du comportement de l’élève pour donner des réponses appropriées à ses besoins».

Continuer à tirer «Les Incasables» de la marge de l’école publique

«Les Incasables» devient un hommage écrit et documenté sur le parcours de vie de ces élèves, souvent laissés à la marge mais récupérables, à condition de se donner les moyens pédagogiques à cet effet.

Rachid Zerrouki change désormais d’établissement, mais reste toujours en SEGPA. «On ne peut pas simplement être enseignant pour permettre aux élèves de réussir. Nous sommes aussi des éducateurs et nous devons travailler sur la dimension sociale de notre rôle», soutient-il. «Créer une continuité pédagogique entre l’école et la famille à travers l’enseignant, faire des choix pédagogiques (adaptation, différenciation…) et redonner un sentiment de contrôlabilité» sont les maîtres mots de ce travail quotidien et de longue haleine.

En effet, ces classes permettent à Rachid de «toucher réellement» l’essence de son métier et le besoin de ses élèves. «Je sens la gratitude dans la durée auprès de mes élèves. Il faut les mettre à l’épreuve en posant un cadre sécurisant, mais c’est satisfaisant de voir qu’ils arrivent à s’en sortir», affirme-t-il avec un brin de fierté.

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