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Environnement   Publié

Au Moyen Atlas, des lacs en voie de disparition

Des images partagées de Dayet Ifrah, située dans le Moyen Atlas à environ 17 km d'Ifrane, et montrant des poissons morts aux bords du lac et un niveau d’eau alarmant, ravivent les inquiétudes quant à la disparition d’un espace vital et la région de naissance des plus importants fleuves du Maroc.

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Des photos prises il y a quelques jours à Dayet Ifrah, lac permanent situé à 1 610 mètres d’altitude, à environ 17 km d'Ifrane. / DR

Dans le Moyen Atlas, le changement climatique qui s’ajoute à d’autres facteurs, change le visage des lacs et ravive les inquiétudes des associatifs et militants pour la protection de l’environnement. Des photos prises il y a quelques jours à Dayet Ifrah, lac permanent situé à 1610 mètres d’altitude, à environ 17 km d'Ifrane ont choqué plus d’un. Elles montrent en effet un niveau d’eau en recul, et des poissons morts aux bords du lac, considéré comme «l'un des plus grands lacs de la région, avec une superficie estimée à 250 hectares».

«Les lacs du Moyen Atlas agonisent à cause des cultures non durables des pommiers et d'autres cultures qui rejettent tout genre de pesticides et qui consomment plusieurs milliers de mètres cubes d'eau, à cause aussi du surpâturage et de la sécheresse», commente le Comité Marocain pour l'UICN, sur sa page Facebook, en reprenant les photos.

Contacté par Yabiladi ce mardi, Mohamed Mernissi, président de l’Association Ifrane de pêche sportive et protection de la nature, confirme le triste constat. «Il y a quelques jours, nous avons alerté le Haut-commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification et ils nous ont dit que la baisse du niveau de l’eau provoque une baisse du niveau de l’oxygène, ce que nous savions déjà», regrette-t-il.

Il évoque aussi un autre facteur : «Ce phénomène de mortalité des poissons se produit aussi à cause des fermes de pommiers entourent le lac. Avec des averses et de la pluie qui arrosent ces arbres, les pesticides utilisés pour cette culture pénètrent dans le sol et finissent dans le lac.»

Changement climatique, surexploitation et pollution

Constat «récurent» pour ce lac, Mohamed Mernissi alerte sur l’intensité de ce phénomène cette année et son étendu. «Les produits utilisés par les agricultures sont dangereux pour la nature mais il faut aussi reconnaître que ce lac ne bénéficie d’aucune opération de nettoyage pour se débarrasser des résidus, qui affectent la faune», plaide-t-il.

«Ce phénomène, qui débute avec l’été, affecte d’autres lacs de la région d’Ifrane, qui souffrent d’une baisse saisonnière du niveau d’eau.»

Mohamed Mernissi

Pour sa part, Sidi Imad Cherkaoui, ornithologue et professeur à l’université Moulay Ismail, explique que «la température de l’eau augmente durant la période de fin d’été et le taux d’oxygène diminue, créant un environnement d’anoxie, ce qui affecte les poissons et accélère le phénomène d’eutrophisation».

«Le phénomène est accentué par les prélèvements d’eau, comme pour Dayet Aoua, qui est devenue un désert, à cause de plusieurs facteurs», regrette-t-il. Le spécialiste cite ainsi «les forages des agriculteurs qui se multiplient ces dernières années pour arroser les cultures, notamment les pommiers», sans parler des «pesticides utilisés qui se déversent ensuite dans les lacs», menaçant ainsi l’existence même de ces lacs à moyen et à long terme.

«Ce sont des lacs alimentés par la nappe phréatique en partie, des sources naturelles, la pluviométrie et l’enneigement. Avec le changement climatique, le taux d’enneigement a excessivement diminué et donc la disponibilité en eau diminue aussi. Si vous rajoutez l’exploitation anarchique, non durable et non rationnelle pour les cultures d’arbres fruitiers et la pollution par les pesticides, ces éléments réunis font que les lacs du Moyen Atlas, où naissent pratiquement tous les principaux fleuves du Maroc, menacent d’être à sec.»

Une agonie qui affecte l’humain, la faune et la flore

Pour l’expert, «l’avenir du citoyen marocain est ainsi remis en question», alors même que le Maroc est en situation de stress hydrique. «Si j’étais un planificateur, j’aurai déclaré le Moyen Atlas comme réserve permanente et aire protégée, vu son importance», fait-il remarquer. «Le Moyen Atlas commence à se désertifier. Il est parmi les zones les plus arrosés du Maroc qui doit être classée dans l’étage humide et montagnard, mais elle vire vers le subhumide voire le semi-aride à moyen ou long terme», déplore-t-il, pointant ainsi «des indicateurs de la surexploitation des ressources hydriques».

Pour l’universitaire, cette situation qui impacte l’homme, «affecte aussi des espèces aquatiques ou semi-aquatiques qui dépendent, au moins dans une partie de leur cycle de vie, de l’eau». «Par exemple, si nous prenons la truite fario (Salmo trutta), espèce endémique du Maroc qu’on ne retrouve nulle part au monde, ou des espèces de loutres ou Tadorne casarca, ils dépendent de ces écosystèmes et si jamais ces derniers disparaissent, ils disparaitront aussi», met-il en garde.

«Les odonates et les libellules endémiques commencent à disparaître. Ce sont des très bons bio-indicateurs de l’état sain de l’environnement. Il s’agit d’un signal d’alarme pour se mobiliser et trouver un schéma intégré afin de sauver ces précieuses ressources hydriques.»

Sidi Imad Cherkaoui

L’expert, qui rappelle que cela affecte aussi les forêts du Moyen Atlas, insiste sur le fait que contrairement à certains appels, le Plan Maroc Vert (PMV) n’est pas à blâmer. «Ce plan encourage la culture solidaire et les cultures durables et ce n’est pas ce qu’on voit au niveau du Moyen Atlas», dénonce-t-il.

«C’est vraiment malheureux, car ce sont les plus grands lacs de montagne en Afrique du Nord. On n’en trouve pas dans le Rif et il n’y a que quelques rares lacs en Haut-Atlas», conclut-il.

Yabiladi a tenté de joindre l'Agence du bassin hydraulique de Sebou, dont dépend le lac Dayet Ifrah ce mardi, en vain.

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