Menu

Politique Publié

Emirats-Israël : Un accord tout sauf historique

Lors d’une interview avec la chaine émiratie «Sky NewsArabia», le chef du gouvernement israélien Benyamin Netanyahou déclara que la normalisation des relations entre les deux pays constitue un événement historique en qualifiant ces deux Etats de «démocratiques».

Temps de lecture: 5'
DR

Cette déformation conceptuelle de ce qu’est une démocratie n’est pas nouvelle, mais s’inscrit dans le cadre d’une grande série de banalisation d’un nombre important de concept qu’on prétend vouloir exporter au Moyen-Orient, nonobstant le fait qu’ils sont exportables ou pas et en dépit du fait que les peuples de la région sauraient comment y accéder ou pas sans ingérences étrangères.

En tous cas, cet accord de paix avec Israël qui se veut «l’Etat-nation du peuple juif» et les Émirats arabes unis (EAU) qui aspirent à devenir puissance incontournable dans la région, est un non-événement sur le plan géopolitique. D’abord parce que les deux pays n’ont jamais été en guerre pour signer un accord de paix et puis parce que cet accord n’est rien d’autre qu’une officialisation d’un grand cycle de coopération économique et sécuritaire entre les deux Etats, entamé depuis des années.

Un accord en cohérence avec la politique du Mohamed Ben Zayed

Riche en ressources énergétiques, l'émirat est devenue un pôle financier important dans la région. Bien entendu, ce pays rentier créé en 1971 est devenu puissant dans la région malgré son poids démographique et sa superficie géographique modestes. Pratiquement depuis les évènements liés au printemps arabe, le pays se cherche à se tailler une place indispensable.

Cette «volonté de puissance», confirmée par la nomination de Mohamed Ben Zayed (MBZ) en tant que prince héritier en 2014 s’est accompagnée sur le plan interne par l’exacerbation de l’autoritarisme. MBZ considère en effet, toute critique envers ses politiques comme étant un complot dont il faudrait se débarrasser quitte à recourir à des arrestations arbitraires et à la torture.

Si MBZ présente sa politique comme seul rempart contre à l’islam politique, il est aussi le parrain d’un autoritarisme qui se revendique modernisateur. Pour MBZ, la modernisation du monde arabe et la lutte contre l’islam politique ne s’opèreraient ni à travers des transitions démocratiques véritables ni par le biais d’une sécularisation qui émane de la société, mais ne peut réussir que par le soutien aux régimes militaires. Cela explique en grande partie l’hostilité émiratie à l’égard de l’axe Turquie-Qatar, réputés favorables aux printemps arabes.

Craignant un effet domino des révoltes arabes, Abu Dhabi n’a pas hésité à promouvoir une politique contre-révolutionnaire partout où des régimes sont renversés ou sont susceptibles de l’être. Aujourd’hui, l’espace d’influence émirati est de plus en plus important. Là où il y’a des révolutions ou des Frères musulmans, les Emiratis sont là pour soutenir le camp opposé.

En effet, la carte des alliances émiraties n’est plus un mystère. Derrière les slogans modernisateurs, se cache en réalité un soutien considérable au régimes militaires hostiles à toute démocratisation. Abou Dhabi réaffirma à maintes fois ses positions anti et contre-révolutionnaires puisqu’elle assimile toute révolte ou révolution arabe, comme étant une révolution «islamiste» par défaut. Le soutien au coup d’Etat militaire du maréchal Sissi en Egypte, ainsi que son interventionnisme accru en faveur du maréchal Haftar dans le conflit Libyen en témoignent.

Un autre paradoxe dans sa politique étrangère est à mentionner concernant son implication dans la guerre au Yémen. Bien que les Emirats arabes unis aient déclaré en février 2020 leurs retraits de la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite contre les Houthis en 2015, ils demeurent encore un acteur prépondérant dans l’espace yéménite. En armant et en finançant le Conseil de transition (CTS), Abou Dhabi ambitionne de profiter de la profondeur géostratégique qu’offrent les iles Yéménites à l’image Socotra, située au large d’Aden dans l’océan Indien, pour renforcer «sa diplomatie des ports». Dans le sillage de la diplomatie émiratie, le Conseil de transition (CTS) salua l’accord entre les EAU et Israël. Plus encore, son vice-président Hani Ben Brik déclara dans un tweet sa volonté de visiter l’Etat hébreu.

Pays arabes entre attentisme et hésitations

Dans ce sens, plusieurs Etats arabes ont annoncé leur soutien à cette initiative. C’est le cas de l’Egypte, Bahreïn, Oman, l’Arabie Saoudite et de la Mauritanie. Force est de constater que la diplomatie américaine s’investit fortement dans l’encouragement des pays arabes à la normalisation des relations avec Israël. La tournée du secrétaire d’État américain Mike Pompeo au Moyen-Orient en est la preuve.

Cette tournée qui s’annonce plus «électoraliste», que «diplomatique», n’a pas en revanche abouti à d’autres normalisations du moins dans l’immédiat. Au Soudan, le conseil de transition, hétéroclite dans sa composition, préféra alors ne pas trancher la question. Normaliser ou pas avec Israël ne serait pas du ressort du conseil de transition, selon Abdellah Haïdouk.

S’agissant du Maroc, bien que le chef du Gouvernement ait exprimé dans un meeting de son parti son refus de toute normalisation avec Israël, aucun communiqué officiel n'est sorti jusqu’à présent. Surtout que la diplomatie marocaine est du ressort du Roi et non du chef du gouvernement.

Une paix pour préparer la guerre ?

Si Abou Dhabi se félicite d’être le troisième pays arabe ayant conclu des accords de paix, après l’Egypte en 1978 et la Jordanie en 1994, elle estime que le sien serait en réalité une opportunité à saisir par les Palestiniens puisqu’il stipulerait une suspension de l’annexion de territoires palestiniens en Cisjordanie. Or, l’autorité palestinienne ainsi que le Hamas ne partagent pas cet avis considérant ce deal comme une trahison à la cause palestinienne.

En réalité, non seulement, la position émiratie a affaibli la position officielle palestinienne mais en plus, elle a enterrél’initiative de paix arabe proposé par la Ligue arabe en 2002, laquelle conditionnait toute normalisation avec Israël avec la construction d’un Etat palestinien dans les frontières 1967 et le retrait israélien du plateau du Golan.

De plus, l’accord émirati introduit un nouveau paradigme dans les relations israélo-arabes, celui de «la paix contre la paix» qui consiste à promouvoir la normalisation des relations arabes avec Israël sans lui demander pour autant la rétrocession des terres arabes occupées.

Si ce paradigme reflète en grande partie les thèses de la droite israélienne, il est en effet en en rupture avec «la terre contre la paix» tant porté par l’initiative arabe de 2002, d’autant plus qu’elle s’inscrit dans le cadre un rapprochement politique et idéologique entre la droite israélienne et les Emirats arabes unis.

En voulant officialiser ses relations avec Israël, l’EAU vise à favoriser la candidature du président américain sortant face à son concurrent démocrate Joe Biden et par la même occasion aider Benyamin Netanyahou à retrouver sa popularité auprès de l’électorat de la droite israélienne.

La réélection de Donald Trump signifierait pour Abou Dhabi le maintien d’une couverture politique et diplomatique de grande envergure. Sans cette dernière, la politique régionale belliqueuse des EAU sera compromise notamment après les critiques de plusieurs ONG sur son rôle dans le conflit Yéménite et Libyen.

De surcroît, cet accord pourrait constituer une assise pour une éventuelle coopération militaire contre la supposé menace iranienne. Cela dit, les deux pays maintiennent de très bonne relations diplomatiques et commerciales malgré le contentieux territorial autour des îles Abou Moussa, Grande Tombe, Petite Tombe.

Sur ce point, la position iranienne était sans aucune ambiguïté. «L’approche de Téhéran à l’égard des EAU va changer… Si quelque chose se produit dans la région du Golfe persique et si notre sécurité nationale en pâtit, de la manière aussi petite que ce soit, nous tiendrons les EAU pour responsables et nous ne le tolérerons pas», a prévenu Mohammed Hussein Baqeri, le commandant en chef des forces armées iraniennes.

Si cet accord inquièterait l’Iran sur le plan géostratégique, elle en est bénéficiaire sur le plan symbolique. Que des pays arabes normalisent avec Israël, tandis que l’Iran «perse» porte le drapeau de «la résistance» contre l’occupation israélienne à travers son soutien aux factions palestiniennes et au Hezbollah, est un point sur lequel pourrait capitaliser Téhéran pour augmenter sa popularité dans le monde arabe.

Tribune

Nidal Oukacha
Doctorant en relations internationales et géopolitique
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com
/