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Tribune

Aïd El Adha 1975 – Aïd El Adha 2020 : 45 ans et un triste anniversaire [Tribune]

Chaque année, l’Aïd El Adha remue le couteau de l’oubli dans la plaie de l’éloignement, pour des milliers de familles séparées des deux côtés de la frontière maroco-algérienne. Ce déchirement qui dure depuis 45 ans a été vécu après l’expulsion de mères, de pères et d’enfants vers le Maroc, en 1975. Un douloureux épisode de l’histoire, que rappelle ici Fatiha Saïdi, pour un comité de soutien à ces familles.

Publié
Le 18 décembre 1975, 45 000 familles marocaines ont été expulsées d'Algérie. / Ph. Oujdacity
Temps de lecture: 3'

Juillet 2020 : Aïd El Adha, sous des conditions «inédites». Pas d’embrassades, assemblées humaines réduites, distanciation physique, port du masque… En ce mois de juillet 2020, l’Aïd se déroule version «lutte contre le coronavirus».

Décembre 1975 : Aïd El Adha, sous des conditions tout aussi «inédites». Embrassades d’adieux aux voisins, assemblées humaines massives, serrées en grappes…

Une cohorte de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants, de vieillards, de personnes handicapées… prennent la route vers la frontière marocaine. Ce sont des personnes d’origine marocaine, forcées de quitter l’Algérie, expulsées par ce pays qu’elles ont fait leur. Elles y vivaient depuis des décennies et y sont souvent nées.

Malgré ces considérations humaines, les autorités algériennes vont expulser ces milliers de personnes, de manière froide, structurée et surtout inhumaine. En effet, au-delà des expulsions massives avec leur lot de dépouillement de leurs biens (mobiliers, immobiliers, financiers...), des milliers de familles mixtes seront cruellement séparées, selon une équation simple : un Marocain marié à une épouse algérienne sera expulsé du territoire avec ses enfants et une Marocaine mariée à un époux algérien sera expulsée du territoire laissant derrière elle ses enfants. Imaginer l’horreur de ces instants fait juste froid dans le dos.

La seule ville d’Oujda n’est pas capable de contenir ces milliers de personnes, qui se verront déplacées vers d’autres contrées du Maroc. La plupart d’entre eux découvrent leur pays d’origine et connaîtront les conditions âpres de la vie dans des camps sous des températures loin d’être clémentes...

Aïd El Adha 2020, soit 45 ans après l’Aïd El Adha 1975. Et rien n’a changé. Rien ? Rien ! Les autorités algériennes restent désespérément «muettes» sur cette page noire de l’histoire de l’Algérie. Toutes les questions restent sans réponse, les expulsions dramatiques restent absentes de notre histoire et mémoire collective. Juste quelques petits soubresauts, ponctuels et puis… Circulez, il n’y a plus rien à voir ! Pourtant, tout reste encore à faire et à découvrir : le travail historique, la réhabilitation de la dignité de milliers de personnes, les enseignements à tirer en termes de vigilance. Encore aujourd’hui, nous ne connaissons pas le nombre exact de personnes expulsées, nous ignorons les procédures mises en œuvre pour les accueillir, ce qu’elles sont devenues, les problèmes sociaux et financiers qu’elles ont endurés sans compter le sort des disparus dans les commissariats algériens qui reste toujours pendant...

Que sont devenues ces personnes brisées dans leur quotidien ? Que sont devenues les familles séparées ? Comment ont-elles assumé leur subsistance, lorsqu’elles se sont vues privées de toute ressource matérielle et financière ? Que sont devenus les enfants dont on a brutalement interrompu la scolarité ?

Depuis des décennies, nous n’avons de cesse de poser ces questions, de clamer notre droit à comprendre, à être entendus et reconnus dans ce drame humain qui nous hante encore. Nous recherchons à faire la paix avec notre passé et ne sommes animés par aucun sentiment de revanche ou de rancœur.

 Le Maroc, par la voie de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) a ouvert, en 2004, le dossier sombre des années de plomb. Pourquoi ne pourrait-il le faire pour ce douloureux fragment de l’histoire ? Car l’IER a permis de libérer la parole, de dire l’indicible, de penser / panser les plaies, de se diriger vers une sérénité individuelle et nationale.

Quant à l’Algérie, nous l’invitons à opérationnaliser les recommandations de 2010-Algérie et 2013-Maroc émanant du Comité onusien des travailleurs migrants.

Sans cela, la fête de l’Aïd El Adha viendra, chaque année, sonner le rappel d’une histoire douloureuse tue comme une maladie honteuse. Une maladie honteuse qui ronge par sa non-reconnaissance les personnes expulsées (dont de nombreuses nous ont déjà quittées) ainsi que leurs descendants.

Chaque année, faute de n’avoir pas été respectés dans notre droit fondamental à la reconnaissance des préjudices subis et à notre devoir de mémoire, nous serons dans l’obligation de rappeler, que ce jour de fête résonne sinistrement pour nous…

Signataires

Fatiha Saidi (Belgique), Mohammed Cherfaoui (France)

Du Maroc : Hassan Abassi, Hamid Atiallah, Yahia Bouabdellaoui, El Houssine Bouasria, Miloud Chaouch, Jamal El Atmani, Dr Yasmine Hasnaoui, Dr El Hassane Jeffali Houari, Mostafa Maissa, Mohamed Moulay, Samir Oukhlifa, Abderrazak Regragui, Souad Sinaceur

Pour rejoindre le comité de soutien : [email protected]

Tribune

Fatiha Saïdi
Sénatrice honoraire, auteure
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com
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