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Interview  

Violences policières : «La non-indépendance de la justice crée un deux-poids, deux mesures» [Interview]

La mort de George Floyd a ravivé le débat sur le racisme et les violences policières en France. Pour en parler sur l'émission Spécial MRE sur Radio 2M, en partenariat avec Yabiladi, Amal Bentounsi, fondatrice du Collectif des familles des victimes tuées par la police. Cette famille d’origine marocaine a perdu son fils, Amine, en 2012, tué d’une balle dans le dos par un policier.

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Amal Bentounsi, fondatrice du Collectif des familles des victimes tuées par la police en France / DR.
Temps de lecture: 3'

Le décès de George Floyd aux Etats-Unis rappelle de mauvais souvenir aux familles qui ont perdu un proche dans des violences policières en France. Comment avez-vous vécu ce drame ?

Les familles des victimes l’ont vécu avec beaucoup de peine. Je pense notamment à celles qui font partie du collectif. Cela fait huit ans que certaines d’entre elles essayent d’obtenir justice, mais les vidéos n’ont toujours pas été fournies à cet effet et c’est la même chose à chaque fois. Aujourd’hui dans un Etat de droit, une république dont les principes sont l’égalité et la fraternité, il est encore impossible d’obtenir justice, lorsqu’on est face à des policiers dont on est victime.

Nous dénonçons tout le temps ces violences policières, mais aussi les crimes racistes en France qui sont moins visibles que lorsque cela se passe aux Etats-Unis. Ici, beaucoup de personnes tentent de justifier ces violences à travers les médias et ce débat n’avance pas, car on ne revient pas à sa source. Dans les écoles par exemple, les livres d’histoire abordent peu le rôle de la France dans la colonisation en Afrique et en Asie, donc on aborde peu les stigmates de ce racisme.

C’est pour lever l’impunité sur des violences policières que nous avons d’ailleurs lancé Urgence violence policière (UVP), une application qui permet de filmer ces actes pour obtenir des preuves.

Comment fonctionne justement cette application ?

Nous l’avons lancée car à chaque fois, la problématique qui se posait pour documenter des violences policières était que la police confisquait les téléphones, pour intenter des poursuites à l’encontre des personnes. Pour utiliser UVB, il suffit donc d’ouvrir l’application et de commencer à enregistrer des contenus, que nous recevons sur les serveurs de l’Observatoire national des pratiques et des violences policières.

Nous veillons à être réactifs avec les vidéos que nous recevons, en regardant tous les contenus, pour retracer les éléments factuels, remonter les dates et les noms des témoins. Nous retraçons la provenance des images aussi parce que les utilisateurs entrent des adresses mail. Nous arrivons donc à les recontacter pour en savoir plus sur les faits documentés.

Il faut savoir que la majorité des victimes de la police ont du mal entreprendre des démarches judiciaires. L’avantage avec UVB, c’est une géolocalisation précise, qui nous permet d’envoyer donc ces vidéos au tribunal et au maire de la ville, créant ainsi un contrôle citoyen sur la police.

Comment cette application a permis d’avancer sur certaines affaires ?

En France, il est encore absurde que des enquêtes administratives à l’encontre de policiers ne finissent jamais sur de lourdes peines. Des agents sont condamnés en sursis lorsqu’ils sont mis en cause dans la mort d’un citoyen, alors que d’autres personnes sont condamnées à de plus lourdes peines, pour des délits de moindre gravité. Ce deux-poids, deux-mesures est symptomatique notamment du fait que la justice ne soit pas indépendante en France, puisque nous savons qu’elle reste rattachée au ministère de la Justice.

Le fonctionnement à travers cette application questionne tout cela et amène à se demander comment un individu qui a la haine des autres, mais qui porte une arme en tant qu’agent, a un droit de vie ou de mort sur des citoyens, tient des propos racistes, homophobes, criminalise des victimes à titre posthume, de manière à les tenir responsable de leur propre mort. On nous dit qu’«il ne faut pas mettre tous les policiers dans le même sac», mais il faut souligner que les agents qui ne dénoncent pas des violences policières auxquelles ils assistent sont eux-mêmes complices de ces actes.

Cette application permet donc de centraliser le maximum possible d’informations liées à tous ces faits. Elle permet aussi de remonter les témoignages, sur des affaires dont le cours peut complètement changer grâce à cela. Je l’ai moi-même vécu avec le procès qui a suivi le décès de mon frère. Il a été long et difficile de retracer les faits et c’est en recoupant les témoignages qu’on a pu conclure sur sa mort par une balle reçue dans le dos, alors même qu’il n’était pas armé.

Après les révélations des médias (Streetpress, Mediapart, Arte) sur le racisme dans la police, pensez-vous que la réaction du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, est à la hauteur des enjeux ?

Cela fait dix ans que nous publions des vidéos documentant des violences racistes de policiers, des témoignages pour défendre des procès équitables. Je me suis dis «enfin !», maintenant que des enregistrements et des contenus permettent de remonter à des agents racistes il faut des sanctions. En France, des milliers de familles sont victimes de la répression policière et la justice décide souvent d’un non-lieu. Grâce aux appels à témoin, nous arrivons à avoir des éléments de preuves pour que les morts ne soient pas classées sans suite.

Article modifié le 2020/06/10 à 17h36

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