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Politique Publié

Enquête exclusive : Les lacunes de l’aide financière aux Marocains bloqués à l’étranger

Insuffisante et attribuée au cas par cas, l’aide financière prévue pour les Marocains bloqués à l’étranger est en grande partie à la charge des diplomates. Avec l’usure des pressions physique, psychologique et financière, les langues se délient pour dénoncer les lacunes de leur ministère.

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Ministère des Affaires étrangères du Maroc / DR

Plusieurs dizaines de milliers de Marocains en vacances, en visite familiale ou en voyage pour raison médicale se sont retrouvés subitement bloqués à l’étranger. Le risque sanitaire a forcé le royaume à fermer ses frontières et laisser au sol tous ses avions. Une mesure de précaution bienvenue, mais qui laissera sur le carreaux l’équivalent de la population de la ville de Taounate, fief de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita. Ce dernier n’aura pas réussi à ménager une exception à la règle de l’isolement strict du pays. Tout retour de Marocains bloqués étant exclu, la diplomatie marocaine a mis en branle ses «104 représentations diplomatiques et 57 postes consulaires de par le monde».

En plus du soutien administratif classique pour toute ambassade et tout consulat, il leur a été demandé d’apporter une aide logistique, médicale et financière aux compatriotes bloqués qui seraient dans le besoin. Voilà qui devait permettre aux naufragés de la covid-19 de patienter quelques temps pour que la tempête passe. Mais plus qu’une averse, le monde est entré dans la saison de la mousson. De 3 800 marocains aidés fin avril, le chiffre a grimpé à 5 704 deux semaines plus tard. Mais depuis début mai, ce nombre de Marocains pris en charge n’est plus mis à jour alors que celui des Marocains bloqués ne cesse de grimper. La durée de l’exil forcé pour ces dizaines de milliers de naufragés a eu raison de leurs économies, ainsi que du soutien financier de leurs proches. Chaque semaine, les diplomates marocains à travers le monde voient affluer de nouvelles têtes réclamant un soutien. Cadres, chefs d’entreprises, médecins, avocats ou élus se retrouvent dans la position inconfortable de devoir compter sur les 50€ hebdomadaires pour pouvoir se nourrir.

En première ligne face au désespoir de nos compatriotes, le personnel des consulats et des ambassades. Dans l’obligation de devoir gérer le champ de bataille laissé par cette guerre contre le nouveau coronavirus, beaucoup d’entre-eux ne comptent plus leurs heures, n’ont plus de weekends, ni de vie de famille. Mais leurs familles peuvent comprendre cet engagement pour leurs compatriotes dans le besoin. Ce qu’elles comprennent moins, c’est l’investissement financier qui leur est demandé.

Le personnel diplomatique en première ligne

L’aide financière promise par le ministère des Affaires étrangères repose principalement sur le budget de représentation des chancelleries et les primes de représentation des diplomates. Ainsi, le personnel diplomatique voit une partie conséquente de sa rémunération mobilisée pour aider, alors que tout le monde croit à un budget spécial mobilisé par Rabat. «Nous n’avons pas de problème pour accepter la contribution de deux jours de salaire mensuel comme pour tous les fonctionnaires, mais là on nous demande de prendre en charge l’hôtel, la nourriture de personnes sur notre rémunération», se plaint un diplomate marocain en Afrique sous couvert d’anonymat.

Les témoignages ont été difficiles à recueillir, de peur de sanctions par le ministre. Mais la pression est devenue tellement insoutenable que nombre de langues se délient. Une Marocaine bloquée dans un pays d’Afrique subsaharienne a reçu une fin de non recevoir après une nouvelle demande d’aide. «Je vous ai aidé au début mais là je ne peux plus. Cet argent, je l’enlève de mes enfants pour vous payer l’hôtel, ce n’est plu possible. Je suis désolé», a expliqué cet ambassadeur à la dame.

De même pour un groupe de Marocains dans un pays d’Asie qui obtiendra une première aide, une seconde, puis plus rien. Les frais de logement, la nourriture et parfois les médicaments de quelques dizaines de personnes deviennent vite insupportables pour les petites ambassades qui ne verront pas venir la prise en charge de Rabat. «Nous sommes prêts à donner de notre temps, ne pas compter nos heures, mais nous sommes dans un pays africain fragile, avec un coût  de la vie élevé et un système de santé fragile. Nous avons peur pour nous et nos familles», se lamente un diplomate dans un pays africain.

«Il y a Marocain bloqué et Marocain bloqué...»

L’abnégation d’un autre diplomate a été mise à rude épreuve par les injonctions contradictoires venues de Rabat. Alors que le ministre a toujours communiqué sur l’égalité de traitement des citoyens bloqués et dans le besoin, des coups de fil sont passés pour des prises en charge non justifiées. Ainsi, un riche chef d’entreprise enverra la facture de son hôtel 5 étoiles pour une prise en charge intégrale. La facture que nous avons pu consulter pour le premier mois de confinement s’élève ainsi à environ 50 000 Dirhams (5 000$). «Je ne comprend pas qu’on exige de notre ambassade de payer un hôtel luxueux pour un entrepreneur qui fait du business ici, alors que les autres Marocains bloqués sans le sou se contentent de peu», raconte presque en larmes le diplomate. «Il y a des Marocains bloqués, et d’autres Marocains bloqués dans une situation mieux que la mienne», se plaint-il encore. 

Mais parfois, la prise en charge d’un hôtel luxueux est nécessaire quand il n’y a pas d’alternative, car tous les autres sont fermés ou qu’il est impossible de déplacer les personnes vers une autre ville. Dans un pays européen, autre son de cloche cependant. «Nous prenons en charge des hôtels de base mais pas des palaces évidemment», nous confie un diplomate. Pareil pour un ambassadeur dans un pays d’Asie, qui n’hésite pas à exiger un changement d’hôtel, parfois de ville, pour assurer une prise en charge financière. «Nous ne pouvons pas assurer le train de vie luxueux de certains de nos compatriotes fortunés venus passer leurs vacances all inclusive dans un resort», explique-t-il à Yabiladi.

Contrairement aux apparences, la situation du personnel diplomatique des pays avec peu de Marocains bloqués n’est pas la plus facile à gérer. Petite représentation, faible effectif, et petit budget mobilisable rendant le poids financier d’une poignée de Marocains intenable sur trois mois. A contrario, les pays européens accueillant un grand nombre de compatriotes bloqués sont également ceux qui comptent une diaspora marocaine importante et un tissu associatif MRE dense. En plus du soutien logistique, alimentaire, médical, administratif, de nombreuses associations, des entreprises ou de simples particuliers apportent une aide financière précieuse. C’est autant de moyens financiers économisés par le ministère des Affaires étrangères qui auraient dû débloquer un budget plus conséquent pour les petites ambassades en difficulté.

L’autre solution nous est soufflée par un président d’association, qui se démène pour venir en aide à ses compatriotes : «Je ne comprend pas pourquoi on ne les rapatrie pas. Si cela avait été fait progressivement comme les autres pays, les Marocains bloqués auraient aujourd’hui tous terminé la quarantaine et retrouvé leurs familles. Les maintenir à l’étranger coûte plus cher qu’un rapatriement !»

* Contacté à plusieurs reprises, le ministre des Affaires étrangères n'a pas répondu à nos sollicitations.

Réaction à notre enquête

Une source proche du dossier a contacté Yabiladi une heure après la publication de notre enquête afin d'apporter quelques clarifications sur le sujet. Lire la suite...

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