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Société Publié

L’appel à l’aide des Marocains bloqués au Philippines

Sentiment d'abandon. Détresse profonde. Les Marocains bloqués aux Philippines depuis plus de deux mois sont désespérés. L'ambassade du Maroc semble dépassée alors qu'il n'y a que trente personnes à aider.

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Arrivée aux îles Philippines le 11 mars pour un séjour touristique de trois semaines, Nabila s’est trouvée bloquée. Juste après avoir pris connaissance de la décision du Maroc de suspendre les voyages aériens à cause de la pandémie du nouveau coronavirus, elle a tenté de joindre l’ambassade du pays sur place à plusieurs reprises, mais en vain. «Je suis restée sans informations sur les possibilités d’aide ou de prise en charge pendant plusieurs jours, jusqu’à début avril où j’ai recontacté la représentation, vu que j’ai épuisé toutes mes ressources financières», raconte-t-elle à Yabiladi.

Après plusieurs jours d’attente, la touriste reçoit un appui financier de 200 dollars, mais parvenu via l’ambassade du Maroc en Thaïlande. «L’ambassadeur-adjoint du Maroc aux Philippines m’a dit qu’il n’y avait pas de budget et qu’il avait beaucoup bataillé pour me trouver cette petite somme ‘juste pour donner un coup de main’, mais j’avoue qu’elle ne me permet pas de couvrir mes besoins les plus basiques, entre mon hébergement temporaire et les médicaments pour mon diabète de type II», affirme Nabila.

Des Marocains sans garantie de logements ni prise en charge médicale

Sur deux mois, Nabila aura reçu 400 dollars alloués par la représentation marocaine en Thaïlande, «alors que le loyer le moins cher trouvé aux Philippines est de 20 dollars la nuit». Après ses ressources financières épuisées, elle manque aussi de médicaments depuis une semaine. «J’ai expliqué à notre ambassadeur-adjoint ici aux Philippines que je risque d'être à la rue dans les jours prochains. Je viendrai alors m’installer devant l’ambassade avec mon sac de voyage», confie Nabila.

«Nous sommes au moins 13 à 14 personnes dans le besoin d’une prise en charge de logement, pour le reste nous essayons de nous débrouiller», concède la touriste, notant qu’«il est difficile de faire réagir l’ambassadeur-adjoint du Maroc ici». L'ambassadeur quant à lui est aux abonnés absents. 

Contacté à plusieurs reprises par Yabiladi, l’ambassadeur-adjoint du Maroc sur place, El Kbir Ez-Zahouani, aura laissé nos questions sans réponses. Pourtant, les cas de détresse médicale ou sociale ne manquent pas, au sein de la trentaine de Marocains en séjour temporaires.

En effet, Sanaa se retrouve avec une petite famille déchirée entre les deux pays. Algérienne de mère, Marocaine de père et de naissance, elle a cru avoir offert des vacances de rêve à sa maman et à son petit frère, avec qui elle est arrivée aux Philippines le 2 mars dernier. Censée reprendre l’avion du retour le 15 du même mois, elle réalise que ce séjour va tourner au cauchemar. L'hôtel où elle logeait a décidé une fermeture totale pendant le confinement sanitaire.

Une ambassade aux abonnés absents

La ressortissante remue alors ciel et terre pour trouver un autre logement. «Finalement, nous nous sommes retrouvés dans un très étroit studio miteux près de l’aéroport, rongé de moisissure et où j’ai dû anormalement multiplier mes prises de Ventoline pour pouvoir survivre», déplore-t-elle auprès de Yabiladi. Après avoir réussi à prendre attache avec l’ambassadeur-adjoint en lui demandant de l’aide, elle dit avoir été étonnée de se voir proposer un retour au Maroc, à condition de «venir seule». «Il n’y a eu évidemment ni achat de billet, les vols étant suspendu, ni promesse de rapatriement tenue», regrette-t-elle.

Selon elle, l’ambassade du Maroc aux Philippines lui aurait aussi promis de lui trouver un logement décent, elle attend toujours. «Finalement, nous avons eu droit à une première aide de 500 dollars, puis une deuxième et une troisième de 400 dollars chacune, ce qui n’est suffisant ni pour notre hébergement ni pour notre nourriture», déplore encore la voyageuse, confirmant par ailleurs que le responsable «esquivait» toutes les questions sur la possibilité de prendre directement attache avec l’ambassadeur.

Perdant espoir, Sanaa dit s’être même tournée vers l’ambassade algérienne la plus proche, située à Kuala Lumpur, bien qu’elle n’ait pas refait son passeport algérien depuis 2012. Elle assure avoir reçu une réponse par mail «dans la demi-heure», son interlocuteur cherchant à se renseigner sur son adresse de séjour temporaire, ses besoins financiers et médicaux. Bien qu’il ait été difficile pour la représentation d’envisager une intervention, Sanaa confie s’être sentie moins seule, mais dépitée de se voir abandonnée par le pays où elle est née et a grandi.

«A aucun moment ma double-nationalité ou mes très rares séjours en Algérie n’ont été remis en cause. On nous a même informés que nous étions jusque-là les seuls ressortissants de nationalité algérienne bloqués à Manille. Etant bien loin de Singapour, il était difficile d’envisager une assistance logistique pour le moment mais si nous pouvions nous déplacer prochainement, nous serions volontiers pris en charge, selon l’ambassade».

Sanaa

De son côté, Chaïmaa qui a voyagé avec sa cousine se trouve dans une réelle détresse médicale, sans avoir un retour de l’ambassade. «Je souffre de graves problèmes cardiaques chroniques nécessitant un traitement régulier, en plus de kystes me causant parfois des hémorragies, mais nombre de mes sollicitations auprès de l’ambassade sont restées sans suite», regrette-t-elle auprès de Yabiladi.

Trois mois de blocage et un flou total

Parmi les Marocains bloqués, certains sont arrivés aux Philippines en février, avant de se heurter à l’impossibilité de leur retour aux dates prévues. C’est le cas de Mahdi, qui a voyagé le 18 février pour des vacances, laissant son épouse et sa fille de deux ans au Maroc. «Son troisième anniversaire est d’ailleurs prévu le 6 juin et je ne vais probablement pas y assister», se désole-t-il auprès de Yabiladi.

Situation encore plus difficile pour ces jeunes parents, Mahdi est le seul à subvenir aux besoins de la petite famille. Bloqué désormais depuis trois mois aux Philippines, il ne peut ni soutenir son foyer ni couvrir ses propres besoins liés au séjour rallongé. «J’ai des retours de l’ambassade mais qui ne me proposent concrètement aucune solution», tranche-t-il, assurant que la seule réponse tient en une phrase lapidaire «il n’y pas de budget». «Deux jours plus tard, j’ai reçu toutefois 200 dollars de l’ambassade en Thaïlande, mais c’est surtout grâce à l’aide de la famille élargie que j’arrive encore à tenir», confie le ressortissant.

«Nous ne sommes pas plus d’une trentaine et c’est honteux qu’on ne puisse pas être aidés alors qu’on est peu nombreux, comparé à d’autres villes dans le monde qui comptent à elles seules plusieurs centaines de  Marocains bloqués.»

Mahdi

Probablement le seul Marocain bloqué sur l’île philippine de Boracay, Soufyane y est depuis le 10 février. Faute de prise en charge, il compte tant bien que mal sur les transferts d’argent de sa famille depuis le Maroc. «J’ai reçu il y a bien longtemps 200 dollars, puis l’ambassadeur-adjoint m’a dit dernièrement qu’il n’y avait plus de budget et que je devais m’armer de patience, donc je me contente d’attendre», lache-t-il, dépité.

En mode survie alimentaire, son argent servant à garder son logement, Soufyane est en phase de dépression. «Je n’attends plus rien, c’est à l’ambassadeur-adjoint de nous appeler et pas à nous de le solliciter : il a nos coordonnées, nos numéros de passeport, nos adresses temporaires ; il connaît nos besoins», affirme-t-il.

«J’angoisse à chaque fois de me retrouver à la rue quand je suis dans le rouge, mais je n’attends ni d’aide de la société civile ni celle des autorités philippines qui ne sont obligées de rien, puisque l’aéroport est désormais ouvert. C’est au Maroc d’agir et à ce stade, je ne peux pas dire si c’est vraiment un problème de budget ou si c’est cette ambassade qui ne fait tout simplement pas son travail.»

Soufyane

Ayant épuisé les recours, il ne reste à ces Marocains que manifester leur désespoir et leur colère devant l'ambassade marocaine. «S’il y a un sit-in dès demain, je suis près à y aller quel qu’en soit le prix», affirme Mahdi avec détermination.

Précisions de l’ambassadeur du Maroc à Manille

Suite à la publication de notre article, l'ambassadeur du Maroc à Manille  a contacté Yabiladi pour apporter des précisions sur la situation des Marocains bloqués aux Philippines.

Mohamed Rida El Fassi assure qu'une aide a été accordée à plusieurs personnes dont celles citées dans l'article. Cette aide financière peut paraitre insuffisante pour certains, mais elle est fonction du budget à disposition de l'ambassade. «Nous essayons de faire au mieux avec les moyens dont nous disposons», assure l'ambassadeur. 

M. El Fassi dit comprendre la situation délicate de certains Marocains bloqués. Leur suivi par l'équipe de l'ambassade est rendu d'autant plus difficile avec l'éparpillement dans les différentes îles de l'archipel.

Il rappelle toutefois que la représentation diplomatique aux Philippines est récente et suite au confinement, ne dispose plus d'agent comptable. C'est pourquoi le budget est géré via l'ambassade du Maroc en Thaïlande depuis mi-avril.

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