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Politique Publié

Coronavirus : Des Marocains bloqués exclus de tout rapatriement pour cause de binationalité ?

Les binationaux font partie des près de 32 000 Marocains bloqués à l’étranger, dans différents pays où ils ont été contraints de rallonger leurs séjours à cause de la suspension des voyages dans le contexte de la pandémie du nouveau coronavirus. Cependant, ils s’estiment inaudibles et mêmes discriminés dans le traitement de leurs dossiers de rapatriement.

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Ambassade du Maroc en France / DR.

Mercredi 20 mai, les Marocains bloqués à l’étranger vont observer des sit-in devant les consulats du royaume. Ils se rassemblent au lendemain de la présentation d’une première feuille de route par le gouvernement El Othmani, pour un éventuel rapatriement des 31 819 Marocains bloqués. Les consulats se sont d'ailleurs mobilisés pour élaborer les listes des cas prioritaires (familles séparés, malades, personnes agées,... ). Certains Marocains qui se sont rendus dans les consulats pour figurer dans les listes se sont vus éconduire parce que binationaux. Résidents permanents au Maroc, ils ont été profondément choqués d'être «exclus» et «discriminés» à cause de leur double nationalité.

C’est le cas en France, où Younes, père de famille, confie à Yabiladi son sentiment d’«abandon total de la part du gouvernement marocain». Bloqué en Seine-Saint-Denis avec un enfant hyperactif qui vient d’avoir cinq ans, il nous raconte être arrivé dans l’Hexagone le 12 mars dernier pour un court séjour de quatre jours. Au lendemain de la suspension des vols de voyageurs face à la propagation du coronavirus, il assure avoir introduit son dossier dès le 15 mars, joignant les passeports marocains, avec les tampons d'entrées et sorties du territoire et les billets d’avion.

Mais c’est en rejoignant un des groupes WhatsApp de Marocains dans la même situation qu’il commence à soupçonner un traitement discriminatoire. Pour cause, «les nationaux ont reçu des appels donnant suite à leurs requêtes, mais pas les porteurs d’une deuxième nationalité», affirme-t-il.

Des cas «non prioritaires» car binationaux ?

«En appelant le numéro de la cellule du consulat marocain de Villemomble, on m’a assuré que j’étais automatiquement prioritaire, avec un enfant en bas âge, scolarisé de surcroît au Maroc, où nous vivons en petite famille depuis treize ans maintenant, ma feme étant restée à Casablanca. La semaine dernière étant arrivé à bout de mes ressources financières, j’ai recontacté la cellule d’urgence, qui a commencé à me poser des questions au sujet de ma double-nationalité», s’étonne le ressortissant.

Dans ce sens, il assure n’avoir «aucune attache» en France actuellement, où il est hébergé temporairement par des amis. «Feu mon père est décédé, ma mère vit désormais au Maroc, mes sœurs aussi. Je ne vois pas pourquoi je serais considéré moins Marocain que mes compatriotes», s’exclame-t-il encore.

«On m’a dit d’abord qu’étant binational, je n’avais pas le droit à une aide financière. Pourtant, je suis aussi Marocain que les autres, je suis sorti du Maroc avec mon passeport marocain, et j’ai soumis le 15 mars une copie contenant mon adresse permanente au Maroc.»

Younes

En se rendant au consulat de Villemomble ce lundi, personne n'était au courant de sa situation, malgré les contacts par téléphone. «Des fonctionnaires m’ont tantôt signifié que faute de budget, on priorise les visas courts et à ma grande surprise, on me dit aussi que je ne suis pas prioritaire pour le rapatriement. On m'a à nouveau reposer des questions sur mon adresse, mon entreprise, la scolarité de mon enfant…», se souvient-il.

En revenant mardi matin avec les documents demandés, Younes a pu recevoir un bon de 50 euros, «mais c’était la première et la dernière fois faute de budget pour les binationaux, selon les explications du personnel».

Souffrant par ailleurs d’hypertension nécessitant un traitement médical quotidien et régulier, le Franco-marocain tente désormais de se procurer un certificat de son médecin traitant au Maroc, afin de soutenir son dossier pour un éventuel rapatriement. Promesse a été faite au père de famille pour que son dossier soit soumis au consul à la prochaine réunion de la commission dédiée.

Contactée mardi après-midi par Yabiladi, la cellule de crise du consulat de Villemomble assure cependant que «les binationaux marocains méritent d’être traités sur un pied d’égalité avec leurs compatriotes, du moment qu’ils sont résident au Maroc». Ignorant jusque-là que le ressortissant souffrait d’une maladie chronique, notre interlocuteur a promis de prendre en charge sa situation en l’appelant à revenir vers le service pour un possible soutien médical ou des facilités de prise en charge pour son enfant.

Une hiérarchisation des priorités

Si Younes a pu recevoir une promesse de traitement de son dossier, Mounir vit pour sa part une réelle angoisse à l’idée de se voir également abandonné. A 37 ans et vivant au Maroc depuis deux ans, il affirme avoir perdu son emploi en ingénierie aéronautique à cause de son blocage en France, alors qu'il n'était venu que pour un week-end. Après avoir réussi à trouver un nouvel emploi, il est désormais attendu de pied ferme au Maroc, d’autant plus qu’il est chargé de recruter de nouvelles équipes.

S’étant inscrit sur la liste des Marocains bloqués auprès du consulat du royaume à Cergy-Pontoise, il dit avoir expliqué sa situation et soumis ses documents marocains qui prouvent sa résidence permanente à Casablanca. Mais selon lui, des amis non-binationaux bloqués, inscrits à la même période, «ont reçu des appels des services consulaires quinze jours plus tard, mais pas les porteurs d’une double-nationalité». Après s’être vu suggérer que sa binationalité le mettait au second plan, Mounir dit s’être vu signifier qu’il était «trop jeune» pour être considéré comme un cas urgent.

Sans l'aide d'amis français, Mounir qui n'avait prévu qu'un séjour de 2 jours se serait retrouver dans une situation extrêmement délicate, sans emploi et sans logement. Par ailleurs, le ressortissant dit vivre mal cette situation, où ils se retrouve séparé de son épouse et de son enfant resté au Maroc. «Un médecin m’a prescrit des médicaments pour que je puisse retrouver le sommeil, mais ce que je demande, c’est de rentrer chez moi, je ne dors plus car je n'arrive pas à voir le bout du tunnel», déplore-t-il

«Je suis venu en voiture, mais je n’ai même plus les moyens maintenant pour repartir avec mon véhicule ; je concède que les personnes âgées et malades soient prioritaires, mais on m’explique que je ne le suis pas parce que je suis binational», souligne-t-il encore.

«J’ai quitté la France alors que j’avais un travail, pour vivre dans mon pays avec mes amis et ma famille. Je paye mes impôts, je fais valoir les compétences marocaines en ingénierie, et aujourd’hui je suis cantonné à être un Marocain de seconde zone, étant le dernier sur la liste. C’est presque à se demander si j’ai fait finalement le bon choix en me réinstallant dans la mère patrie.»

Mounir

Mounir alerte qu’il risque de vivre en situation de rue très prochainement, n’ayant ni logement ni argent. Contacté par Yabiladi, le consul du Maroc à Cergy-Pontoise, Zoubeir Frej affirme qu’il n’existe aucune différence de traitement sur la base de la binationalité des ressortissants bloqués. «Toute personne ayant une résidence permanente au Maroc, une petite famille ou un emploi dans le royaume et qui est actuellement en France est considérée comme bloquée», insiste le responsable.

Mais à la question des critères d’urgence tenus en compte pour permettre le rapatriement sans différenciation, le consul estime que les traitements se font au cas par cas, avec la priorité aux personnes âgées, souffrant de maladies chroniques ou en séjour temporaire pour raisons médicales. Ainsi, entre le cas urgent d’un cadre licencié à cause du blocage des frontières et une personne âgée de 80 ans, il explique qu’on se trouve face à la délicate situation de devoir trancher.

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