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Société   Publié

France : Repenser l’élargissement des carrés confessionnels dans une approche sociologique [Interview]

Chercheuse au Centre Max Weber et doctorante en sociologie à l’Université de Lyon 2, Valérie Cuzol travaille sur la dimension sociale de la gestion des inhumations chez les familles issues de l’immigration, principalement maghrébines. Elle s’intéresse à l’approche des pouvoirs locaux français dans cette question, remise en avant avec la pandémie du coronavirus.

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Photo d'illustration / DR.

Quels sont les constats sur lesquels se base votre recherche ?

Avant de m’intéresser à la question des cimetières pour ma thèse doctorale en cours de finalisation, j’ai mené plusieurs projets auprès des familles d’immigrés issus des pays du Maghreb, pour un travail de mémoire, notamment sur la base de photos familiales, de documents retraçant ces vécus dont on ne sait pas encore assez. Il m’a de plus en plus apparu qu’il n’existait pas une réelle patrimonialisation de l’histoire migratoire de ces générations en France.

C’est ainsi que j’ai décidé d’aborder la gestion des inhumations, dans une approche anthropologique. Même si beaucoup d’émigrés maghrébins ont réglé cette question en optant souvent pour un rapatriement de leurs dépouilles, des questionnements restent. L’inhumation traduit beaucoup d’enjeux dans les parcours de vie de familles. Dans le cadre de ce même travail, j’ai fait un film en 2018 déjà, qui a abordé le manque d’espaces dédiés aux funérailles de ces personnes, parmi celles qui sont enterrées en France.

Deux ans plus tard et avec la pandémie du nouveau coronavirus, il apparaît que cette question n’a toujours pas été réglée. Aussi, l’importance de ces questions est très peu exprimée en France, sur le plan aussi bien politique que médiatique : c’est souvent la presse étrangère qui les traite. La thématique est principalement posée sous son aspect religieux, ce qui ne correspond pas aux attentes, sachant par ailleurs que la liberté religieuse est protégée par la laïcité.

Quelles sont les données auxquelles vous avez eu accès sur la gestion funéraire des personnes issues de l’immigration ?

Mon territoire de recherche est le Grand-Chalon, dans le département de Saône-et-Loire en région de Bourgogne-Franche-Comté. Pour 50 000 habitants ici, il existe quatre cimetières et un seul carré confessionnel, qui serait l’un des plus anciens en France. Les familles issues de l’immigration présentes ici ont donc le choix d’inhumer leurs proches ou de les rapatrier, contrairement à d’autres régions.

Au niveau local, les associations estiment que dans 80% de décès, les familles maghrébines procèdent à un rapatriement. Mais n’oublions pas que cette question n’est pas relative uniquement à des considérations religieuses. La migration portugaise, parmi les premières également qu’a connue la France, se distingue aussi par cette tendance. Beaucoup de grands-parents font le vœu d’être inhumés dans leurs villages au Portugal.

Pour le Maghreb, le traitement des Etats change. La Tunisie prend en charge ces rapatriements et les pratiques funéraires sont directement encadrées par les autorités du pays elles-mêmes. La situation est un peu différente pour l’Algérie, dont les ressortissants passent par des associations consulaires comme l’Amicale des Algériens. Les assurances rapatriement sont donc instituées et ont accompagné l’histoire migratoire. Les familles issues du Maroc optent pour des assurances privées, souvent rattachées à des banques marocaines et auxquelles elles inscrivent également leurs enfants.

Du côté de l’Etat français, cette gestion se fait au niveau communal et départemental. Ainsi, les préfets ont pour mission de répertorier les carrés confessionnels sur leurs territoires et d’accompagner les besoins des personnes dans ce sens. En Saône-et-Loire, il y en a six au total, mais la plupart sont récents, remontant à deux ans ou moins, à part celui du Grand-Chalon.

Quelles sont les perceptions de la gestion funéraire au niveau des familles issues de l’immigration maghrébine ?

Tout au long de mon travail, la question de l’inhumation en France ou du rapatriement vers le pays d’origine revenait de façon récurrente chez ces familles, sans que je ne la pose. Derrière le vœu des parents d’être inhumés dans le pays d’origine, il y a une volonté de réparation : émigrer constitue toujours une rupture qui brise les trajectoires. Derrière cette volonté aussi, les parents se projettent dans l’avenir de leurs descendants même.

Ce vœu devient donc un choix destiné aux génération futures, pour les aider à maintenir leurs liens avec le pays d’origine. On parle beaucoup de retour à la terre d’origine après le décès, mais les enjeux de cette volonté tiennent aussi de la dimension affective des enfants et des petits-enfants.

Dans mes entretiens, j’interroge des personnes issues de l’immigration, âgées de 23 à 60 ans, notamment celles nées en France. Pour elles, le rapatriement reste un référent important, à tel point que des jeunes de 30 ans cotisent eux aussi à des assurances rapatriement. Ces personnes tiennent compte de l’importance de garder des attaches avec le pays d’origine, mais il y en a qui, arrivés jeunes ou nés ici, optent pour un rapatriement parce qu’ils n’ont pas été assez informés sur la législation funéraire nationale.

Cela contraste avec le constat, aujourd’hui, que même si beaucoup optent pour un rapatriement en fin de vie, les espaces pour inhumer ceux qui restent en France ne sont plus suffisants…

Avant la pandémie mondiale, beaucoup ont pensé qu’il existait des carrés en nombre et un peu partout en France. Or d’après les chiffres que j’ai pu obtenir, jusqu’en 2015, il existe seulement 450 carrés confessionnels pour 36 000 communes françaises, sachant que certaines villes comptent jusqu’à quatre cimetières.

C’est insuffisant et cette indisponibilité contribue à maintenir les pratiques de rapatriement. Aujourd’hui, la crise sanitaire nous a rappelé l’importance d’investir dans ces lieux, sans attendre une situation comme celle que nous vivons actuellement, car il est important d’accompagner dignement et de manière égale toutes les familles françaises dans leur deuil.

Cependant, la décision d’élargir les carrés à cet effet appartient aux maires. C’est pour cela que nous observons une inégalité territoriale à ce niveau, en fonction des politiques municipales, mais surtout à cause de la méconnaissance des élus. Il y a un impensé et on considère également qu’on touche à une question délicate, relative à la visibilité de l’islam dans l’espace public, sachant que les cimetières en France sont laïcs.

De ce fait, la décision d’ouvrir des espaces confessionnels reste toujours controversée et revêt rapidement un aspect politique, au lieu de s’élargir sur une dimension sociale et sociologique.

Quels aspects sociétaux revêtent justement ces carrés confessionnels ?

Les carrés confessionnels sont un lieu de compromis pour les couples mixtes et leurs enfants, nés en France et issus de différentes diasporas maghrébines et d’ailleurs. Ces espaces constituent un repère culturel et cultuel, où ces familles-là trouvent un équilibre entre toutes leurs composantes, sans rupture ni opposition.

Au sein de l’immigration maghrébine elle-même, on parle peu des familles recomposées qui sont pourtant nombreuses, des personnes qui ont eu des trajectoires familiales diverses, avec des remariages, des fratries recomposées aussi et pour qui il est important de prévoir des carrés confessionnels pour accompagner leurs vécus. Depuis des décennies, nous assistons à une évolution des profils des familles de l’immigration maghrébine. Elles n’obéissent plus au schéma classique du siècle dernier, mais le traitement à leur égard reste très politique et renfermé dans cette vision-là.

Mais ces carrés confessionnels concernent également les personnes converties, celles venues de pays lointains, dont il est difficile ou impossible d’organiser un rapatriement. N’oublions pas que la France connaît des migrations politiques et pas seulement économiques ou académiques. Cela fait que certains ressortissants ne pourront jamais revenir à leur terre d’origine et qu’il est nécessaire de leur garantir des funérailles dignes, là où ils sont réfugiés.

Pour le moment, ces revendications restent plutôt portées par des associations religieuses ou cultuelles, mais qui prévoient bien d’élargir ce débat après la pandémie mondiale du coronavirus.

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